Préface et sources d'Henri Bousquet (1915-1918)

Ce nouveau travail que j'ai l'audace de titrer De Pathé Frères à Pathé Cinéma et qui ira, je l'espère, jusqu’en 1927, est la suite logique des quatre volumes qui constituent le Catalogue Pathé des années 1896 à 1914.

Ce premier volume couvre les années 1915 à 1918 soit presqu’entièrement la période de la première guerre mondiale.

Durant ces quatre années de guerre, l'industrie cinématographique française subit, comme chacun sait, un lourd préjudice. Le rapport du Conseil d'Administration des Établissements Pathé Frères pour l'exercice 1914-1915 dressait à forée de 1915 un bilan désastreux: « Les premiers six mois de guerre nous ont trouvés dans une situation très difficile et luttant contre les événements: les usines silencieuses, les bureaux déserts, les succursales isolées, les fonds de roulement dispersés au loin et immobilisés, les lignes télégraphiques interrompues avec l'Étranger, les correspondances impossibles particulièrement avec la Russie où nous avons de si grands intérêts, le départ subit de tout le personnel français de nos agences et notamment aux États-Unis où la situation a été particulièrement aggravée du fait qu’elle était en pleine transformation. »

Charles Pathé d'ailleurs, qui avait déjà pressenti que la lutte entre l'Amérique et l'Europe verrait le triomphe de l'industrie américaine qui s'imposait de plus en plus, n'avait pas attendu le 2 août 1914 pour partir aux États Unis afin d'y sauvegarder les intérêts des Établissements Pathé Frères. Dès janvier 1914, six mois après avoir démissionné du "Trust Edison", il est à New York afin d'y réorganiser l'implantation de la firme. Le 17 janvier il donne un interview aux deux principales revues corporatives du moment le Moving Picture World et le Motion Picture News. Au cours de ces interventions, il précise ses intentions et déjà, quatre ans avant sa célèbre et contestée "Étude sur révolution de l'Industrie Française" ,il annonce qu’elle est et va être de plus en plus sa politique, qu’il compare à celle d'un éditeur: j'ai à peu près cessé de produire moi-même. Dans mes studios en France, Allemagne, Hollande, Italie, Suède, Russie, etc, j'ai sélectionné quelques directeurs et metteurs en scène qui ont montré du talent et leur ait laissé le soin de produire pour leur propre compte. Sous certaines conditions, j'ai lancé leurs produits pour eux, tout comme un éditeur pour des livres, sur la base d'un large pourcentage:' Et Pathé de citer le nom de Max Linder et des bénéfices que l'acteur réalisateur a pu faire grâce à ce système. Ce même jour, et pour montrer probablement sa puissance, il offre un grand dîner où il va rencontrer nombre de responsables américains. À ses côtés, l'on peut dénombrer beaucoup de Français dont messieurs Continsouza, Bonvillain, alors Directeur général pour les USA, Louis J. Gasnier, responsable des studios de Jersey City, Nicolet, directeur de l'usine de Bound Brook, et quelques Américains dont George Fitzmaurice d'origine française cependant puisque né à Paris (1).

Charles Pathé, comme il l'écrira dans ses souvenirs, fera de 1914 à 1918 plusieurs séjours aux États Unis. Et ainsi, alors que la guerre va porter un coup d'arrêt brutal tout au moins jusqu’au milieu de 1915 à la production des studios Pathé en France, la firme, grâce à ses studios aux États Unis d'abord à Jersey City près de New York, puis à Edendale en Californie, loués à des producteurs quasi indépendants, puis à des contrats en commandites (2), notamment avec la Balboa Amusement Producing Company (3) installée à Long Beach, Californie, ou encore avec la Wharton Incorporated (4) des frères Théodore et Leopold Wharton, installée à Ithaca dans l'état de New York, va pouvoir alimenter plus encore que les années précédentes les salles Ornnia- Pathé et autres qui dès avril-mai à Paris et un peu plus tard en province se remettent à fonctionner.

Le 14 mars 1914,1e Moving Pictures World annonce l'alliance Hearst-Pathé et le lancement du sérial The Perils of Pauline produit par Éclec¬tic-Film Co laquelle va le 24 décembre 1914 se transformer en Pathé-Exchange Inc. (5) Désormais, l'activité principale de Charles Pathé au cours de ces divers séjours américains qui dureront de "plusieurs mois, sinon un an ou plus" sera de mettre la branche de l'American Pathé Company sur les mêmes bases que la société mère. Une Commission du Film est très vite instituée pour l'achat des "marchandises" fabriquées par les producteurs "indépendants". Charles Pathé d'ailleurs l'appelle "Comité d'Acceptation des Films". Cette Commission examinait également les quelques bandes fabriquées en France et soumises à son approbation: si le film était agréé, il était acheté à des prix déterminés par Pathé. Parfois la firme pouvait subventionner la production de tel ou tel film afin d'acquérir ce qu’il désirait. Dans certains cas, il avançait l'argent nécessaire pour commencer la production mais chaque arrangement était individuellement taillé pour chaque circonstance (6). La même politique était d'ailleurs organisée en France ainsi qu’en témoignent d'abord une annonce parue dans le n° 25 du Pathé-Journal de 1917; "Le Consortium des Grandes Marques Cinématographiques - 30, rue des Vignerons, Vincennes - achète très cher les très bons négatifs" puis les déclarations de Charles Pathé lui-même dans le cours de sa réponse à la polémique déclenchée par son Étude. Ce "Consortium des Grandes Marques" qui apparaît vers la fin de 1916 n’est en fait qu'une habileté publicitaire qui englobe les diverses productions qui alimentent les programmes hebdomadaires de la maison qui va, de plus en plus, se comporter comme une simple entreprise de distribution.

En effet, si, durant les trois dernières années de 1912 à 1914, comme on peut le constater dans mon précédent ouvrage, les œuvres "étrangères" réalisées dans les studios Pathé à travers le monde (avec une nette prédominance de bandes "made in USR') représentent le douzième œuvres projetées, l'on va passer en 1915 à une proportion qui avoisinera quasiment le tiers des titres proposés. Cette proportion va certes diminuer quelque peu, dans les années suivantes et passer au quart des œuvres programmées, en y incluant même les deux à trois sérials annuels fabriqués aux Etats Unis où Pathé était d'ailleurs connue comme The House of serials (6).

Dès l'année 1917, l'on voit apparaître dans les Programmes Pathé les films de Gance, Dulac-Erlanger, Pouctal etc. La politique appliquée par Pathé dès les années 1912-1914 en France et en Amérique va connaître une extension caractéristique, dans la ligne de sa fameuse Étude. Répondant dans l'hebdomadaire français Le Film (7) à deux chroniqueurs, dont Émile Vuillermoz, qui l'attaquaient assez durement, Charles Pathé se défend en citant quelques noms de réalisateurs-producteurs qu’il a aidé soit en commanditant leurs films soit en leur avançant de l'argent tels Nalpas, Serrador, Mme Devoyod, Rozenberg ou encore Abel Gance à qui dit-il, il vient d'accorder un crédit illimité pour l'exécution magnifique scénario de propagande J'accuse". Il avait cité auparavant la S.C.A.G.L. dont il avait "jusque-là absorbé toute la production" pouvait confirmer une lettre au Service des Impôts datée de Vincennes le 22 juin 1914, dans laquelle A. Boudier, le comptable de la S.C.A.G.L écrivait que "l'unique objet de notre Société est de photographier des films pour le compte de la Cie Gle des Éts Pathé Frères, laquelle se charge de les développer" et qui ajoutait quelques lignes plus loin que les "positifs issus de ces négatifs seront vendus par la Société Pathé laquelle est conférée l’exclusivité absolue de l'Édition:' (8)

Comme pour les années 1912 à 1914, j'ai suivi, pour établir le présent catalogue, les indications du deuxième registre conservé par Télévision et dont on trouvera l'exemple d'une page ci-contre. Toute l'année 1915 et une partie de l'année 1916 a été comme pour 1914 délicate à répertorier. Tout d'abord, j'ai pu visionner un certain nombre de négatifs conservés à la Cinémathèque Française ou au Service des Archives du Film du Centre National de la Cinématographie. Ils portent la mention "Sujet d'après vision"

La deuxième source importante fut, comme pour les années précédentes, les synopsis parus aussi bien dans les revues britanniques Pathé Cinéma Journal, Pathé Weekly Bulletin, Kinematograph Montly Film Record ou américaines Moving Picture World’’ ou ‘’Motion Picture News. Ces sources sont indiquées sous les mentions de "P.C.J, P.W.B, M.P.W. et M.P.N. "

Une troisième source fut les scénarios qui figuraient dans les Bulletins Programmes des Cinémas Le Castillet de Perpignan dans les Pyrénées Orientales, l'Omnia-Pathé, le Cirque d'Hiver et le Pathé-Palace à Paris.

Une quatrième source importante fut le Pathé Weekly Bulletin édité à New York dont la Bibliothèque de l'Arsenal possède les années 1915 et 1916 dans leur quasi totalité dans la collection Ronde!. Cette source est indiquée par la mention "Bulletin Pathé, N.Y:'

Les sujets des films de guerre m'ont presque tous été fournis par le catalogue établi par le Service Cinématographique de l'Armée Les Films militaires français de la première guerre mondiale (voir bibliographie). Cette source est indiquée par la mention "Catalogue E.C.P.A". Quelques scénarios ou fragments de scénarios m'ont été fournis par les comptes rendus parus dans les revues françaises qui recommencèrent à vers marslavril1916 comme Le Film, Hebdo-Film ou encore Le Cinéma et l'Écho du cinéma réunis. Quatre ou cinq autres scénarios m' fournis par les Bulletins de la censure suédoise de Stockholm et ceci grâce aux indications données dans le Catalogue 1908-1918 (voir bibliographie) de Raymond Chirat et Éric Le Roy et avec l'aide de Bo Berglund qui a bien voulu les traduire du suédois.

Dès la fin 1916, la source la plus importante fut le bulletin Pathé intitulé Pathé Journal et dont les collections quasi complètes de la collection Rondel sont conservées à la Bibliothèque de l'Arsenal à Paris. Pour la plupart des films réalisés par Georges Monca, j'ai pil consulter un document exceptionnel retrouvé et conservé à la BIFI (9) mentionne, de la main même du metteur en scène tous les films réalisés ou adaptés par lui de 1910 à 1923. J'ai également très largement le Catalogue 1908-1918 de Raymond Chirat et Éric Le Roy."

Sans pouvoir avec précision lui attribuer un certain nombre de films, j'ai pu, tout au moins pour cinq d'entre eux, mettre le nom du réalisateur Eugène Le Moult à quelques films de vulgarisation scientifiques des années 1912 à 1914 grâce à M. François Poisson qui m'indiqua l'ouvrage de Le Moult Mes chasses aux papillons (voir bibliographie).

Dans l'ouvrage de Laurent Veray et dans le catalogue de l'E.C.P.A. (voir bibliographie), quelques noms d'opérateurs de prises de vue sur les fronts de guerre sont cités et, en particulier, ceux des Établissements Pathé Frères comme, bien sûr Alfred Machin mais aussi, Georges" Henri Stuckert, Edmond Floury ou encore Tapie. Laurent Veray, dans Alfred Machin – Cinéaste (voir bibliographie), mentionne dans la, filmographie les titres que Machin aurait tournés pendant la guerre. Je l'ai donc suivi. Un court article présentait, dans le Pathé Journal n°3 de 1916, Georges Ercole, correspondant de Pathé Journal au Moyen Orient. L’article indiquait que Ercole avait suivi les opérations sur le front tenu par les armées tsaristes et citait un certain nombre de lieux comme le Caucase, la Mer Noire, Batoum, Erzeroum, Trebizonde. Dans le Pathé Journal n° 32 de 1917 une page était consacrée aux films de guerre, et citait quelques titres de vues prises par ce même correspondant.

L’apparition d'une critique des films dans les hebdomadaires, comme les rubriques de Louis Delluc dans Le Film, et même pour Émile Vuillermoz dans le quotidien Le Temps, m'ont amené à en donner des extraits, parfois lapidaires, dans le cours de mon travail.

Une douzaine de bandes sorties en décembre 1914 avaient échappé à mes recherches. Elles figurent en fin de volume avec un grand nombre d'addenda et errata fournis pour l'essentiel par le document Monca mais aussi par deux autres registres de la S.C.A.G.L. découverts et conservés à la BIFI et dont j'ai eu connaissance par l'article de Alain Carou "Rue du Cinématographe: la S.C.A.G.L. côté studio" (10).

Enfin, dans la préface à mon ouvrage consacré aux années 1910-1911, j'écrivais que "la recherche supplémentaire, difficile et aléatoire. titres russes et américains en particulier, m'aurait entraîné trop loin". Aujourd'hui, cédant à l'insistance amicale de plusieurs de mes amis et connaissances, je me suis efforcé tout d'abord de donner les titres originaux des bandes réalisées par ou pour Pathé Frères dans ses diverses productions étrangères de 1915 à 1918, ensuite, dès l'année 1909, de retrouver la grande majorité des titres originaux pour le Catalogue Pathé années 1896 à 1914. Pour ces recherches, je dois remercier M. Zoran Sinobad de l'American Film Institute, M. Herbert Birett et Mme Neïa Zorkaïa à Moscou qui m'ont beaucoup aidé. Toutefois, pour quelques titres des bandes réalisées aux États-Unis, je n'ai pu retrouver que les titres anglais.Ils sont notés avec la mention "Titre G.B."

Henri BOUSQUET

(1) Les Gens du Cinéma (voir bibliographie), (Z) M.P.W. n° 20, 21.11.1914, (3) Placard publicitaire in M.P.W. n° 2, 10.7.1915,(4) M.P.W. n03, 18.4.1914, (5) Voir du "Certificat d'incorporation" en fin de volume, (6) d'après Kadton C. Lahue (voir bibliographie), (7) Le Film n° 129, 2.9.1918, (8) Registre SCAGL conservé à la BIFI. (9) Bibliothèque de l'Image et du Film, Paris, (10) 1895 n° 24 juin 1998