Les Sentiments  –  Noémie Lvovsky  –  2003

Fiche générale

  • Pays de production :France
  • Genre : Chronique sentimentale
  • Durée : 94 minutes
  • Producteur :Claude Berri
    Claude et Laurent Pétin
  • Production :Hirsh
    ARP (production)...
  • Numéro de visa : 100165
  • Distribution : ARP Sélection
  • Réalisateur :Noémie Lvovsky
  • Scénario :Noémie Lvovsky
    Florence Seyvos (scénario et paroles des chansons)
  • Producteur exécutif :Pierre Grunstein
  • Producteur délégué :Claude Berri
    Michèle Pétin
    Laurent Pétin
  • Directeur de production :Nicole Firn
  • Directeur de la photographie : Jean-Marc Fabre
  • Compositeur de la musique : Philippe Roueche
    Jeff Cohen
  • Monteur : François Gedigier
  • Chef décorateur : Françoise Dupertuis
  • Costumier : Jackie Budin
    Sophie Breton

Production

  • Pays de production :France
  • Producteur :Claude Berri
    Claude et Laurent Pétin
  • Production :Hirsh
    ARP (production)
    TF1 Films Production (coproduction)
  • Distribution : ARP Sélection
  • Producteur délégué :Claude Berri
    Michèle Pétin
    Laurent Pétin
  • Producteur exécutif :Pierre Grunstein
  • Directeur de production :Nicole Firn
  • Productrice associée :Nathalie Rheims
  • Producteur exécutif :Pierre Grunstein

 

  • Productrice associée :Nathalie Rheims
  • En association avec :NATEXIS BANQUE POPULAIRE IMAGE 3
  • Avec la participation de :CANAL +
    CNC

 

Fiche artistique

  • Réalisateur :Noémie Lvovsky
  • Scénario :Noémie Lvovsky
    Florence Seyvos (scénario et paroles des chansons)
  • Scripte :Michèle Andreucci

Fiche technique

  • Photographie :Jean-Marc Fabre
  • Compositeur de la musique :Philippe Roueche
    Jeff Cohen
  • Ingénieur du son :Didier Saïn
    Nadine Muse
    François Groult
  • Monteur :François Gedigier
  • Chef décorateur :Françoise Dupertuis
  • Costumier :Jackie Budin
    Sophie Breton
  • Son :Dolby SRD / DTS
  • Maquilleur :Françoise Andrejka
  • Casting :Antoinette Boulat
  • Assistant réalisateur :Philippe Landoulsi
  • Procédé image :Format 1.85
  • Coiffure :Patrick Girault

La chorale

  • Paroles des chansons :Noémie Lvovsky
    Florence Seyvos
  • Musique :Philippe Roueche
    Jeff Cohen
  • Chef de choeur :Catherine Simonpietri
  • Chorégraphie :Damien Accoca

 

Résumé et notes

  • Genre : Chronique sentimentale
  • Durée : 94 minutes

RÉSUMÉ

François et Edith sont jeunes, beaux, et ils s’aiment. Ils viennent tout juste de se marier, et s’apprêtent à emménager en région parisienne où François, médecin, prendra la succession de Jacques. Leurs maisons étant voisines, les deux couples vont vite se rapprocher, Jacques introduisant François auprès de sa clientèle, et Carole, son épouse, devenant l’amie d’Edith. Dans le train-train de sa vie, Jacques voit arriver Edith comme un rayon de soleil. Il tombe éperdument amoureux d’elle. Flattée et charmée, sans penser aux conséquences, Edith succombe à la tentation, et devient sa maîtresse. Ils vont se voir seuls, en secret, poursuivant également les sorties à quatre, avec inconscience et insouciance. C’est Carole, oubliant son ennui et sa solitude dans l’alcool, qui va découvrir un soir leur aventure… L'annuel du cinéma 2004, Tous les films 2003, Editions Les fiches du cinéma 2004

En savoir plus

Entretiens issus du dossier de presse original du film, collection de la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé

Noémie Lvovsky

Ce film est, à priori, moins directement autobiographique que vos films précédents… Noémie Lvovsky : C'est vrai, Florence et moi, nous ne sommes pas parties de situations, de faits autobiographiques. Ni elle, ni moi ne sommes tombées amoureuses de notre voisin… Mais les sentiments, ceux des personnages, ceux du film, nous les connaissons bien. Les sentiments, eux, sont autobiographiques. Pour "Petites" et "La vie ne me fait pas peur", nous étions parties de notre enfance et de notre adolescence, de choses qui nous étaient arrivées, mais aussi de souvenirs, d'émotions et de sentiments, nous cherchions avant tout un état d'adolescence. Là, pour ce film, au tout début, j'ai eu un peu peur de me lancer dans une histoire d'adultes, je me demandais s'ils pouvaient être aussi riches, intéressants, fantaisistes, vivants etc… que des enfants ou des adolescents. C'est idiot parce que : évidemment oui. Cela venait sans doute de la difficulté de finir un film pour en commencer un autre. Ce qui m'a débloquée, c'est de considérer les personnages adultes comme des grands enfants ou des anciens enfants… Je me dis que pour avoir un vrai rapport, un rapport intime, à un adulte, qu'il soit un personnage ou un ami dans la vie, on en passe forcément par son enfance, par ce qu'il lui reste d'enfance… Le film est aussi nourri des musiques que j'écoute, des livres que je lis… Vivaldi, par exemple, pour l'allégresse, la jeunesse retrouvée de Jacques. J'aime beaucoup lire des pièces de théâtre, j'aime beaucoup Musset. "On ne badine pas avec l'amour" a certainement influencé le scénario, sans que l’on s'en rende compte… C'est une pièce que j'ai dû lire une cinquantaine de fois. Elle parle de l'amour, est-ce qu'il peut durer toujours ? De la trahison, est-ce qu'elle est inévitable ? C'est drôle parce que la première fois que j'ai vu jouer Isabelle Carré, c'était dans cette pièce, il y a des années. Elle jouait Rosette, elle devait avoir dix-sept ans. Elle était géniale, absolument géniale! Quel a été l'élément déclencheur, au tout début de l'écriture du scénario ? Noémie Lvovsky : D'abord, j'avais très envie de retravailler avec Florence. Elle m'inspire et me porte. Elle a une façon d'appréhender les histoires et les personnages très différente de la mienne et, du coup, complémentaire, je crois… Ensuite, je ne sais pas pourquoi, je ne me l'explique pas, j'avais envie de faire un film qui soit comme une chanson de variété : sentimental. Vous vous souvenez de ce que dit Fanny Ardant dans "La femme d'à côté" ? Ce sont des phrases qui me trottent dans la tête depuis des années : "J'écoute uniquement les chansons… Parce qu'elles disent la vérité. Plus elles sont bêtes, plus elles sont vraies. D'ailleurs, elles sont pas bêtes… Qu'est-ce qu'elles disent ? Elles disent : "Ne me quitte pas" ou "Ton absence a brisé ma vie" ou "Je suis une maison vide sans toi" ou "Laisse-moi devenir l'ombre de ton ombre" ou… ou bien "Sans amour on n'est rien du tout"…". Voilà, je crois que j'avais envie de faire un film qui ressemble un peu à ça. D'ailleurs, c'est drôle, je me rends compte seulement maintenant, là, en vous parlant, à quel point ce bout de dialogue dans "La femme d'à côté" a fait son chemin en moi : il y a un plan de maison vide à la fin de mon film. Il y a aussi toutes les questions que je me pose et qui sont idiotes dès qu'on les formule mais dont on peut peut-être faire une chanson ou un film : si j'aime quelqu'un, je veux l'aimer pour la vie, je veux l'épouser. Mais les autres ? Est-ce que je ne les aime pas ? Est-ce que je les aime tous à travers la personne que j'épouse ? Et comment concilier le mariage avec l'étrangeté, la complexité, les mouvements du désir ? Comment faire avec le temps qui passe ? La joie, l'allégresse, l'appétit, la jeunesse qui s'emparent de moi lorsque je tombe amoureuse, comment les retrouver après vingt ans de vie commune ? Elles sont toutes bêtes ces questions, elles sont d'une banalité à pleurer, mais elles sont bien là et elles n'ont pas de réponse. Je tenais à ce que les personnages n'aient pas le temps de se poser ces questions, je tenais à ce que le film se passe très vite, sur trois mois, le temps d'une saison. Edith épouse François, elle l'aime. Tout est nouveau pour elle, le mariage, la maison… Elle est dans un tel état de jubilation, d'excitation, qu'elle a l'impression de pouvoir aimer la terre entière sans faire de mal à personne et pof, elle tombe amoureuse de Jacques. Elle trompe son mari sans avoir le temps de penser, sans avoir le sentiment de le trahir… J'avais envie que le spectateur se retrouve tantôt dans l'état d'Edith et de Jacques, surexcité, émerveillé, qu'il éprouve l'élan, la vivacité, la joie, l'énergie d'un amour naissant, un amour tout neuf, tantôt dans l'état de la chorale qui sait que cet état de grâce ne peut pas durer, qu'il s'agit d'une parenthèse enchantée, que les personnages vont forcément tomber de haut. Quelle image aviez-vous de ce cliché qu'est l'adultère ? Noémie Lvovsky : Florence dit que l'adultère, c'est pour les autres, les gens de l'extérieur. Je suis d'accord avec elle. Quand on le vit, l'adultère n'existe pas. On est dans l'instant, heure par heure, au jour le jour, on vit un amour, pas un adultère. La rupture d'un couple me terrifie. Si j'ai aimé quelqu'un, que j'y ai cru, comment est-il possible que je ne l'aime plus ? Et si je ne l'aime plus, alors qui ai-je été du temps où je l'aimais ? On veut croire à ce qui dure toujours mais on ne vit que l'instant… Et le désir échappe aux croyances, aux principes et parfois aux sentiments. Est-ce qu'il faut le réfréner ? Est-ce qu'il faut lui obéir ? Comment peut-on croire au mariage sans être naïf ? Comment peut-on ne pas y croire sans devenir cynique ? Mais je ferais mieux de vous dire un passage de “On ne badine pas avec l'amour” qui parle de tout cela beaucoup mieux que moi : “Camille : Si le curé de votre paroisse soufflait sur un verre d'eau, et vous disait que c'est un verre de vin, le boiriez-vous comme tel ? Perdican : Non. Camille : Si le curé de votre paroisse soufflait sur vous, et me disait que vous m'aimerez toute votre vie, aurais-je raison de le croire ? Perdican : Oui et non. Camille : Que me conseilleriez-vous de faire, le jour où je verrai que vous ne m'aimez plus ? Perdican : De prendre un amant. Camille : Que ferai-je ensuite, le jour où mon amant ne m'aimera plus ? Perdican : Tu en prendras un autre. Camille : Combien de temps cela durera-t-il ? Perdican : Jusqu'à ce que tes cheveux soient gris, et alors les miens seront blancs.” J'arrête là mais, bien sûr, aucun des deux n'a le dernier mot, ni Camille qui veut aimer mais ne veut pas souffrir, qui veut aimer "d'un amour éternel et faire des serments qui ne se violent pas", ni Perdican qui veut vivre de plaisirs, au jour le jour. C'est sans morale, sans solution. En plus de toutes ces questions, ce qui m'intéressait énormément, c'était d'approcher et de partager avec le spectateur le transport amoureux qui est si bien raconté par les chansons populaires. Elles exaltent des choses toutes bêtes et très simples comme l'amour, le désir, la peur, la jalousie, l'abandon, le cœur brisé… Elles savent, par exemple, raconter un sentiment étrange, incompréhensible, et tellement courant : une trahison, un abandon, un chagrin d'amour peuvent faire plus mal qu'un deuil… "On connaît la chanson" est un film que j'adore. Il était impossible de ne pas y penser lorsque nous avons commencé, Florence et moi, à écrire et à réfléchir à des chansons pour notre film. Moi, j'étais même un peu inhibée, au début, au moment de me mettre au travail, par le film de Resnais. Mais cela est passé très vite parce que, très vite, j'ai eu envie d'une chorale, et, très vite, Florence a proposé que l'on écrive les chansons nous-mêmes. D'abord, nous nous sommes dits que nous allions raconter une histoire d'adultère, ensuite nous nous sommes demandées comment prendre en compte la banalité d'une histoire pareille, et c'est là que sont arrivées les chansons. La chorale est comme un spectateur. Elle assiste, impuissante, aux évènements. Mais elle en sait davantage qu'un vrai spectateur, elle connaît le dénouement. Elle est aussi le cinquième personnage, celui qui accompagne les quatre autres et chante leurs sentiments profonds. C'est la première fois que vous faites exister des personnages masculins… Noémie Lvovsky : Pour rigoler, avec Florence, nous nous disions que nous voulions faire un film qui aime les messieurs, un film de groupies du sexe opposé. François, le mari d'Edith, je le vois comme un chevalier : droit, courageux, noble, idéaliste, lucide aussi… Melvil, je le regarde comme un prince, ou comme Cary Grant, il a son pouvoir de séduction, sa nonchalance, son ironie, sa petite distance pince sans rire… Pour Jacques, j'imaginais un vieux lion fatigué qui redevient lionceau. Jean-Pierre est un homme et un acteur bouleversant. Il ne triche rien, ne fabrique rien. Il peut tout comprendre, des gens comme des personnages, il est sans limite. Sa femme, Carole, comment la décririez-vous ? Noémie Lvovsky : Elle n'a jamais cessé d'aimer son mari. Elle ne travaille pas, ses enfants sont grands et elle est seule trop souvent, confrontée à ses angoisses, ses insatisfactions, sa peur du temps qui passe… Elle est seule aussi avec sa petite folie, sa fantaisie, qu'elle n'ose pas montrer aux autres. Elle boit un peu trop et elle fait le clown, joue, danse, pour un public imaginaire. Elle est dans sa bulle. Je crois que c'était un personnage plus noir au scénario que dans le film. Nathalie l'a rendu plus physique, plus rieur aussi. C'est une actrice instinctive, intuitive, très sensuelle. Elle se jette dans les scènes sans chercher à savoir de quoi elle a l'air. Cela, elle se le demande quand la journée de tournage est terminée. Et encore, rarement. Edith est la plus difficile à définir… C'est une innocente, une inconsciente ? Noémie Lvovsky : En tout cas, elle n'est ni perverse, ni stupide. Elle a une espèce de confiance innée, absurde, en elle et en la vie. Elle est comme un petit bulldozer, amoureuse, mystique, exaltée… Elle déborde d'amour et l'offre sans se soucier des conséquences. Elle ne fait pas d'introspection, elle ne voit pas qu'elle a aussi un besoin inouï de plaire et d'être aimée, qu'elle est aussi un peu amoureuse d'elle-même en train d'aimer. C'était un rôle difficile à distribuer et à interpréter. Il était important qu'Edith soit plus jeune que Jacques, mais il ne fallait pas non plus qu'elle soit une Lolita. Je trouve qu'Isabelle a réussi quelque chose de très fort avec Edith, elle en a fait une femme à la fois spontanée, sans calcul, mais aussi profonde, complexe, jamais superficielle. Et puis elle est tellement lumineuse… Vous écrivez avec les acteurs en tête ? Noémie Lvovsky : Non, jamais. Quand j'écris, je me mets moi-même dans chacun des personnages. C'est seulement quand le scénario est fini que je pense aux acteurs. Comment travaillez-vous avec vos acteurs ? Noémie Lvovsky : Nous faisons beaucoup de lectures, tous ensemble ou par groupes de deux. Cela permet de faire connaissance. Et puis on se pose toutes les questions, les plus stupides comme les plus importantes. Comme cela, sur le plateau, on peut faire un travail spontané, mais qui a été réfléchi, mûri, par ces répétitions. On peut se servir de l'urgence du tournage pour trouver un état, un rythme, du nerf... Les décors et les costumes "claquent", ils ont de vraies couleurs… Noémie Lvovsky : Cela vient de ce que j'avais envie de tourner en Technicolor. J'avais envie d'un monde enchanté. Mais c'était trop cher, nous n'avons pas pu. Alors nous avons cherché les couleurs du Technicolor dans les décors et les costumes. Pour le mélange des motifs, j'avais découpé des reproductions de Matisse et de Bonnard que j'avais données à Françoise Dupertuis, la décoratrice et à Jackie Budin, la costumière. Je ne voulais pas que les décors et les costumes aient un sens social (ils en ont toujours forcément un mais cela n'était pas la priorité), je voulais qu'ils ressemblent à ce que les personnages ont dans la tête. Par exemple, pour la maison de Carole et de Jacques, nous n'avons pas réfléchi à un intérieur de médecin de province, mais à la folie, la fantaisie, la démesure de Carole. Pareil pour ses tenues, des espèces de kimonos dont on ne sait pas s'ils sont des vêtements d'intérieur ou d'extérieur. Comment avez-vous travaillé les chansons avec la chorale ? Noémie Lvovsky : Florence et moi avons écrit les paroles et Philippe Rouèche puis Jeff Cohen ont composé les musiques. Philippe n'est pas un musicien de formation classique, ni un spécialiste des chœurs. Son premier instrument est l'accordéon. Il n'a pas peur d'improviser, ni d'écrire des choses très simples et ludiques. Il m'a présenté Catherine Simonpietri, la chef de chœur, qui a adapté les morceaux pour les voix. Les chanteurs, eux, sont classiques. Nous avons eu beaucoup de plaisir à travailler ensemble. Je découvrais leur métier, eux découvraient le mien. C'était la première fois qu'ils voyaient une équipe, une caméra, un plateau de cinéma… La première fois qu'on leur demandait de faire un travail d'acteur. C'était très joyeux. Nous avons d'abord fait des lectures puis des répétitions sans chanter, pour que chacun ait sa propre interprétation des textes, pour essayer de trouver un personnage à chacun. Avec Sophie Breton, l'assistante costumière, nous leur avons demandé quel métier ils auraient aimé faire s'ils n'avaient pas été chanteurs. C'est comme cela que nous avons fait d'une chanteuse une factrice, d'une autre une fleuriste, d'un chanteur un pilote d'avion, un sportif etc… Cela a nous a inspiré des couleurs, des tissus… Ensuite, ils ont répété les chants avec Catherine Simonpietri. Enfin, avec Damien Accoca, qui a une formation de danseur, nous avons cherché puis répété des petites chorégraphies. Vous tournez sur une assez longue période ? Noémie Lvovsky : Oui. Sauf pour la chorale, que nous avons tournée en deux jours. Mais pour le reste, oui, j'ai eu de la chance, la production m'a donné du temps. Cela n'est pas pour multiplier les plans, les axes. Nous avons fait plutôt des plans séquence. Je crois que j'ai tendance à faire pas mal de prises. Je ne découpe pas trop les scènes avant le tournage. Je parle beaucoup avec le chef opérateur, Jean-Marc Fabre. Nous nous connaissons bien, depuis de nombreuses années. Nous avons commencé ensemble, nous avons fait deux courts métrages et mon premier long métrage ensemble. Nous parlons du registre, du sentiment, du rythme, du mouvement de chaque scène. Est-ce qu'elle est vive, triste ou drôle, lumineuse ou vécue de l'intérieur de la tête d'un personnage… Nous parlons de la distance que nous avons envie de prendre vis à vis de chaque séquence. Mais nous ne découpons pas vraiment à l'avance. Sur le tournage, nous faisons en fonction de ce que proposent les acteurs, du décor, de la journée qui file toujours trop vite… Au montage, vous modifiez beaucoup de choses par rapport au scénario ? Noémie Lvovsky: Les rushes sont notre seul matériau. On oublie le scénario, on ne remet pas le nez dedans. Quand le montage commence, François Gedigier et moi, nous parlons des personnages, de leurs liens, des rythmes… Et puis, je lui dis que je ne me rends absolument pas compte de ce que nous avons fait en tournage, que je n'ai aucune idée de ce que le film raconte. On cherche… La plupart du temps, je laisse François avec les rushes. Il essaie d'en arracher une histoire, un film... Je passe tous les jours, en milieu ou en fin de journée, et je regarde son travail en spectatrice : qu'est-ce que cela raconte ? Est-ce que l'on s'ennuie ? Etc… Et, bien sûr, on retombe plus ou moins sur le scénario. C'est la première fois que Claude Berri vous produit… Noémie Lvovsky : Il y a quatre ans, Claude m'a appelée après avoir vu "La vie ne me fait pas peur", et m'a proposé qu'on travaille ensemble. A ce moment-là, cela ne s'est pas fait parce que je travaillais avec Bruno Pesery qui a produit deux de mes films. Deux ans et demi plus tard, Bruno et moi nous sommes séparés. J'ai rappelé Claude qui m'a répondu tout de suite. Nous avons fait une lecture du scénario. Claude lisait tout haut. C'était drôle, il jouait tous les rôles… C'est très réveillé, très vivant, le travail avec lui. Il a une énergie de tous les diables. Il garde toujours un regard de spectateur. Il ne cherche pas à savoir quelles sont vos intentions, il veut sentir, comme un spectateur, ce qui passe la rampe, et ce qui ennuie. Il nous a beaucoup aidées, Florence et moi, pour la fin du scénario. Carole ne sortait pas de l'hôpital, elle mourait des suites de sa chute. Claude nous a convaincues que c'était complaisant, trop intentionnel, volontariste. Cela punissait inutilement Jacques et Edith, c'était artificiel. Il nous disait : "Ça n'est pas leur histoire !". Aujourd'hui, je suis bien contente de ne pas avoir fait mourir Carole. Nous avons beaucoup parlé du casting. Il dit ce qu'il pense, il essaie de convaincre, mais si on n'est pas d'accord, il laisse au réalisateur la décision finale, il n'impose rien. C'est un impatient, il a besoin que les choses deviennent concrètes très vite. Les week-ends, nous partions à la campagne, en repérages, à la recherche des maisons. Nous roulions un peu au hasard, sa voiture allait beaucoup plus vite que la mienne, je le retrouvais au bord d'une route, perché sur les épaules de son assistant, regardant, par-dessus les murs, les façades des maisons. Pourquoi avoir choisi de faire vivre ces quatre personnages à la campagne ? Noémie Lvovsky : Pour les isoler, pour le huis clos. C'est une campagne imaginaire, une campagne de théâtre. Ce voisinage évoque "La femme d'à côté" même si les deux films n'ont rien en commun… Noémie Lvovsky : Ce sont les films de Truffaut qui m'ont fait aimer le cinéma. Enfant, le cinéma me terrifiait, je ne sais pas pourquoi, je le trouvais sadique, il me faisait faire des cauchemars. A l'adolescence, j'ai vu "Baisers volés", et tous les films de Truffaut, puis j'ai découvert ceux de Pialat. Depuis, je me sens tiraillée entre leurs deux familles. Le mélancolique qui aime le spectacle plus que la vie, qui fait des films pour raconter une vie plus belle, plus drôle ou plus romanesque, et l'enragé qui arrache à la vie des bouts de vie tout crus. Comme spectatrice, comme réalisatrice, comme cinéphile, j'ai l'impression de faire la balle de ping-pong entre le désir de spectacle, la vie magnifiée, et la vie telle qu'elle est. Peut-être que si j'avais été américaine, j'aurais été tiraillée entre Coppola ou Woody Allen et Cassavetes…

Florence Seyvos

Quel a été la première idée que vous avez suivie pour entamer l'écriture du scénario ? Florence Seyvos : Noémie et moi avons en commun le désir de ne pas partir d'une histoire, mais de personnages. Pour "Les sentiments", au lieu de partir d'une généralité, l'adultère, on a essayé de créer quatre personnages. Tout passe par eux, l'histoire n'existe qu'à cause d'eux, donc, c'est par eux qu'on commence. Nous les avons construit l'un après l'autre, en s'identifiant à chacun, en creusant, en rentrant à l'intérieur de chacun. Et ensuite, quand chaque personnage existait vraiment à nos yeux, l'histoire a découlé de l'interaction des quatre enfin mis en présence. Chacun étant ce qu'il était, quand on les mettait ensemble, il ne pouvait se passer entre eux que ce que le film raconte. C'est une histoire à quatre personnes qu'on peut aussi raconter par deux : deux couples, deux mariages, deux tranches d'âge, deux façons de vivre ensemble. Noémie aime beaucoup montrer des détails qui en disent long sur chaque personnage… Florence Seyvos : Absolument, Noémie a l'art du détail concret et révélateur de l'état intérieur d'un personnage. Par exemple, la scène des ronflements. C'est une idée de Noémie, et, dès l'écriture, c'était ma scène préférée. Avec cette scène, elle nous fait comprendre la tendresse qui unit Jacques et Carole. C'est très généreux, mais c'est aussi une façon d'enchaîner François, de l'encombrer, de faire qu'il soit très occupé, afin que Jacques puisse rester seul avec Edith. C'est un moment où l'inconscient d'un personnage est en roue libre, et l'autre en face de lui ne s'en rend pas compte… Comment définiriez-vous chacun des personnages ? Florence Seyvos : Edith, le personnage que joue Isabelle Carré, a un besoin incontrôlable de se faire aimer. Dès qu'elle est en face de quelqu'un, elle veut qu'on l'aime, donc elle donne beaucoup d'elle-même, parce que plus elle donne, plus elle a une chance d'être aimée. J'avais peur qu'elle soit une égoïste, une écervelée. Nous avions envie qu'elle reste sympathique. C'est un petit bulldozer, mais ce n'est jamais un monstre. Elle a une confiance qu'elle qualifie elle-même de "presque stupide", en elle-même et en la vie. Elle a la faculté de donner, et elle croit que cela compense tout le reste, et que rien de mal ne peut jamais en découler. François, son mari, est dans l'absolu, mais ce qu'il aime en elle, c'est ce besoin qu'elle a de lui. Et puis les contraires s'attirent. Lui est circonspect, pessimiste, tandis qu'elle est dans le présent, elle est ouverte aux autres. François est plus proche de Carole, que joue Nathalie Baye. Ils ont en commun une solitude, une lucidité. Ils savent que toute chose est provisoire. A l'inverse, Edith et Jacques, qu'incarne Jean-Pierre Bacri, sont en quête d'absolu, et ils trouvent leur bonheur dans le provisoire. En revanche, question de génération sans doute, Edith et François ont en commun une certaine assurance, une absence de timidité qui irrite un peu Carole et Jacques. Noémie et moi étions intimidées à l'idée d'écrire des personnages d'adultes. Mais ce sont des adultes qui se conduisent de façon enfantine, et cela nous arrangeait bien. Ils ne se prennent pas au sérieux, ils se fichent de l'image qu'ils projettent. Comment avez-vous écrit les textes des chansons ? Florence Seyvos : Noémie avait très envie d'avoir des chansons dans le film, et je lui ai dit : "Des chansons, oui, si on les écrit nous- mêmes". Nous n'en avions jamais écrit avant, alors on a essayé d'en écrire une, pour voir, et la première phrase qui nous est venue, c'est "Ta main est posée sur la table". Nous voulions écrire des choses simples, précises, et parfois cocasses. C'est ce que nous avons fait. Nous les avons imaginées au fur et à mesure que nous avancions dans le scénario. Comment collaborez-vous avec Noémie Lvovsky ? Florence Seyvos : On parle, longtemps, tout le temps, on peut avoir des conversations qui durent des heures à traquer un petit détail. Nous prenons des notes sur chaque personnage, et les scènes prennent forme à partir de là. Pour moi, comparé à l'écriture d'un roman, c'est incroyablement stimulant. Moi je suis libre d'écrire en toute liberté, sans avoir à me soucier de comment on peut ensuite concrétiser tout cela, par le biais des acteurs et de la mise en scène. C'est pourquoi le scénario, je le vois comme une ébauche. Noémie en a fait quelque chose de fort, de limpide. Je suis très impressionnée du film qu'elle a tiré de notre ébauche…

Nathalie Baye

Qu'est-ce qui vous a donné envie de tourner dans "Les sentiments" ? Nathalie Baye : J'avais découvert "La vie ne me fait pas peur", lorsque j'étais présidente d'un jury pour France Culture, et on lui avait attribué le prix. J'avais adoré ce regard qu'elle posait sur l'adolescence, c'était invraisemblable de vérité, de cruauté, d'humour, et surtout elle posait sur tout cela un œil d'artiste. Elle a su que j'aimais son travail et a pensé à moi. J'ai trouvé le scénario des "Sentiments" complètement dément, mais génial. Noémie est une vraie directrice d'acteurs. Elle nous aime beaucoup, même elle pense qu'il faut nous pousser à bout pour obtenir ce qu'elle désire. Mais cela ne me gène pas du tout. A partir du moment où j'ai choisi un film, je suis là pour rentrer dans le fonctionnement du metteur en scène, dans son univers, son rythme, sa façon de travailler. Je veux découvrir sa méthode, plutôt que de lui imposer la mienne. C'était intéressant de découvrir comment Noémie travaille. C'est une fille très drôle et très intelligente. Elle doute, elle s'angoisse. Elle a toujours peur qu'on ne lui donne pas tout. On lui donne quatre-vingt quinze pour cent et elle en veut au moins deux cent quarante… Mais à l'arrivée, elle a obtenu de nous tous des choses fortes. J'ai adoré travailler avec elle. Elle est toujours dans la vie, c'est quelqu'un d'authentique. Qu'est-ce qui vous plait dans son cinéma ? Nathalie Baye : Contrairement à sa réputation, le cinéma de Noémie n'est pas intellectuel ni cérébral. Elle veut filmer la vie, elle capte des choses palpables, c'est un cinéma très physique. Dans "La vie ne me fait pas peur", on sentait la peau des personnages, et presque leur odeur. Elle capte les petites choses de la vie avec sensualité, et elle a un point de vue qui est toujours original. Moi cela me plaît, parce que je n'aime pas intellectualiser les choses, je trouve que cela ne va pas avec le cinéma. En tout cas, l'acteur n'a pas à rentrer là dedans. Tous les quatre, nous avons été aspirés dans son univers. Nous étions tous très investis dans le film, on avait l'envie de lui donner notre maximum, d'emmener le film le plus haut possible, donc on regardait tous dans la même direction. Nous en parlions beaucoup entre nous. Ce n'était pas le genre de film où chacun est dans son coin, entre les prises, accroché à son portable. Le tournage a été joyeux, intense, et épuisant. Noémie dit qu'elle se sent tiraillée entre le cinéma de Truffaut et celui de Pialat… Nathalie Baye : En ce qui concerne le film tel qu'il est, je la vois plus Woody Allen que Truffaut. Pour ce qui est de sa méthode de travail, je dirais plutôt Pialat. Truffaut ne nous dirigeait pas beaucoup, il était confiant dans sa distribution. Noémie, comme Pialat, sait repérer ce qui est artificiel et ne prendre que le vrai. Il n'y a jamais rien de bidon dans son cinéma, même dans les scènes les plus invraisemblables. Elle n'a d'ailleurs jamais de demandes fausses. Ce qu'elle cherche est toujours juste. Maurice était comme cela. Mais Noémie est assez difficilement comparable à qui que ce soit… Vous n'aviez jamais tourné avec Jean-Pierre Bacri? Nathalie Baye : Nous nous sommes croisés dans "La Baule, les Pins", sans avoir de scènes vraiment ensembles. Dans ce film, le couple fonctionne très bien. Ils sont émouvants car ce sont des gens qui s'aiment. Il n'y a rien de méchant dans le film. Quelqu'un m'a dit : "On peut aimer quelqu'un pour toujours, mais pas pour tout le temps". Cela va bien à ces deux personnages. Je pense que leur couple durera sans doute plus longtemps que celui formé par Melvil et Isabelle. J'aime ce titre "Les sentiments", il est très juste par rapport au film. Dans la vie, il y a les engagements, et puis les sentiments arrivent, les engagements tanguent, puis on retombe plus ou moins sur ses pattes. C'est cela que vit le couple que je forme avec Jean-Pierre. Vous êtes-vous inspirée de Noémie pour trouver le personnage ? Nathalie Baye : Je vole souvent des trucs aux metteurs en scène. Il y a toujours une part d'autobiographie dans un personnage. Même si c'est un homme qui écrit un rôle de femme, on trouve toujours des choses qu'on peut leur prendre. Et puis, il y a une part de mimétisme qui intervient. Je me souviens que Depardieu parlait comme Truffaut quand il tournait avec lui. Alors il y a sûrement des choses de Noémie dans ma façon de jouer Carole. Ce qui était réjouissant, sur le tournage, c'est que Noémie est très bonne cliente des acteurs. Quand on lui donne quelque chose qui lui plait, elle a un enthousiasme presque enfantin, et c'est agréable. Vous pensez que Carole a deviné ce qui se passe ? Nathalie Baye : Elle n'a rien deviné du tout, elle aime son mari, elle est dans la confiance. Cela ne marche plus physiquement avec lui, elle picole, elle est à la fois là et un peu ailleurs. Elle n'est jamais dans la suspicion, ni dans l'amertume. Elle ne fait pas de scènes. Mais elle peut fracasser un truc, aller dans la colère. Elle est très émouvante parce qu'elle n'est jamais une bonne femme, dans le sens un peu pénible que cela peut avoir. Elle est toujours digne. C'était comique à tourner. J'arrivais le matin, je me mettais dans le costume de Carole, ces espèces de pyjamas, les pantoufles, le cheveu hirsute et le verre à la main… Elle est souvent seule, dans sa maison, où elle attend les autres, dans ce décor qui lui ressemble. Elle se fait des petites boums toute seule. Mais il n'y a aucune moquerie dans le regard que Noémie pose sur elle, jamais. Elle les aime vraiment, ses personnages. Et nous on comprend chacun d'eux, il n'y pas de méchants ni de coupables. Ce sont simplement des choses qui débordent. Cet adultère là n'est jamais minable. Il est en tout cas très joyeux… Nathalie Baye : Noémie nous met dans cette bulle dans laquelle on flotte quand on est amoureux. Elle réussit à rendre cet état palpable, on retrouve ces sensations, et du coup on est dans la même euphorie qu'Edith et Jacques. Ce qui est très fort dans ce film, ce n'est pas tant l'histoire que son traitement. Noémie manie aussi bien l'humour que la tendresse… J'adore ce film. C'est une œuvre d'art, dont je suis fière d'être une note. Il fait partie de ces quelques films qu'un acteur peut revendiquer toute sa vie.

Jean-Pierre Bacri

Vous connaissiez bien le travail de Noémie Lvovsky ? Jean-Pierre Bacri : J'avais adoré "Petites" et "La vie ne me fait pas peur". Elle et Florence Seyvos, sa co-scénariste, ont un talent incroyable pour observer la vie, des détails de la vie. C'est ce qui rendait le scénario de ce film aussi exceptionnel. Il est écrit de façon magistrale. Parce que, si on résume l'histoire, il ne s'agit jamais que d'un adultère qui tourne mal, mais à cause de ce qu'elles y mettent, du regard qu'elles posent, elles rendent ce lieu commun tellement admirable ! C'est le meilleur scénario que j'ai lu depuis que je joue. On s'identifie à tous les personnages, on les aime, il y a tellement d'humain là dedans... Comment préparez-vous un personnage ? Jean-Pierre Bacri : Je ne suis pas du genre à engraisser pour entrer dans un rôle... Après avoir parlé au metteur en scène, pour voir dans quel sens il veut aller, je travaille sur le scénario une bonne grosse fois. Je le décortique scène par scène, réplique par réplique, en envisageant toutes les façons de jouer chaque phrase, chaque moment. Parce qu'il y a toujours plusieurs façons de faire, d'engueuler sa femme, de parler avec son pote. On peut y mettre de la pudeur, de la froideur, de l'humour, de l'excès… Alors je regarde, je cherche à quel endroit je peux glisser un temps, voir dans un dialogue qu'est-ce qui s'enchaîne ou pas, je m'amuse avec le texte. En même temps, cela me rassure, moi, le petit Jean-Pierre… Après, je propose au metteur en scène des choses qui vont dans le sens qu'il m'avait indiqué. Quand au texte même, je l'apprends la veille, en fixant dans ma tête ce que j'ai trouvé de mieux comme idée. Je décide si je vais le jouer en prenant un chemin vicinal ou une autoroute... Nathalie Baye dit que vous êtes un acteur qui travaille … Jean-Pierre Bacri : Oui, si travailler cela signifie se dire des choses, chercher entre nous, ne pas se contenter d'une seule couleur mais discuter ensemble, se dire : "Et si on ajoutait un peu de ça, et de ça". Il y a deux catégories d'acteurs. Il y a ceux pour qui c'est "Rendez-vous au tas de sable", chacun son truc, dans son coin. Ceux-là ne m'intéressent pas. Et puis il y a les autres, ceux qui préfèrent le travail à deux, avec qui parle, on cherche, et Nathalie comme Isabelle sont comme cela. C'est très ludique, on peaufine le jeu ensemble, nous sommes comme des enfants qui inventent un jeu en s'ajoutant de nouvelles règles : "Mais le shérif, il aura pas le droit de…" ou bien "Mais là on n'aura pas le droit de s'asseoir plus de deux minutes parce que…". C'est la même chose, et cela permet de rendre le jeu encore plus enthousiasmant. Comment s'est passé le tournage avec Noémie Lvovsky ? Jean-Pierre Bacri : La rumeur, cette belle imbécile, m'avait promis l'enfer… Noémie a du caractère, et une construction mentale particulière. Elle est souvent dans l'excès, mais bon, cela reste contenu… Elle est vivante, quoi ! Moi, quand c'est l'humanité, la fragilité qui parle chez quelqu'un, j'écoute. Quand c'est la bêtise ou l'arrogance qui parle, c'est différent… Mais chez Noémie, il s'agit d'une blessure humaine qu'elle planque plus ou moins bien, cela me touche et m'attache à elle. Sur le film, je me suis fié à elle. J'ai adoré tous ses films. Et elle faisait partie d'une petite bande quand elle avait douze, treize ans, dans laquelle était Agnès, donc, j'avais un a priori favorable, une bienveillance envers elle. La rumeur venait évidemment de gens frileux. "Les braves gens n'aiment pas qu'on suive une autre route qu'eux". On vous dit : "Hou là, elle n'est pas facile…". Evidemment ! Quelque chose qui n'est pas mort n'est pas facile ! Moi, j'adore cette fille, je la trouve irrésistible. Il y a beaucoup d'allégresse dans votre personnage… Jean-Pierre Bacri : Edith et lui sont émerveillés comme le sont des amants. J'ai joué cela en sachant ce que je pense de la fidélité et du couple. J'ai essayé d'y mettre beaucoup de tendresse. C'est comme cela que j'ai lu le scénario. Il montre l'état des sentiments. Il y a beaucoup d'amour entre chacun des deux couples, et entre les deux femmes aussi. Il n'y a jamais d'amertume, ni de rancœur, chacun ne veut que le bien des autres. Il n'y a aucun des poncifs habituels de l'adultère au cinéma. Ici, on est au plus près de la vie, de l'humain. Pour en revenir à l'allégresse, Noémie m'a beaucoup emmené vers des petits chemins que je n'ai pas l'habitude de prendre, étant donné ma pudeur. Avec elle, je me suis laissé faire pour jouer l'expression, la manifestation, le spectacle du bonheur. J'aime rarement jouer comme cela, je ne suis pas fou de cela, j'y vois quelque chose de bétasson que je n'aime pas faire. Mais là j'y suis allé volontiers parce qu'elle m'y emmenait. Cent fois, je lui disais sur le tournage : "Dis moi franchement si c'est trop", j'avais peur de tomber dans le cabotinage. Après une scène, je regrettais presque de m'être laissé aller dans cette direction. C'est vrai que moi j'appelle très vite tout de la complaisance… Par exemple, pour la scène du stylo, j'avais peur de faire le clown, j'avais des scrupules. J'essayais, pendant chaque prise, de ne jamais voir l'encre, même du coin de l'œil, pour rester entièrement dans le coup de fil, l'amour et les petites fleurs… Je l'ai joué comme un type qui se trouve lamentable tout le temps, qui est toujours en train de se foutre des baffes, qui est effondré de ce qu'il dit et qui n'arrive pas à se contrôler. C'est comme cela que je le vois. Il a perdu le contrôle de lui-même…

Isabelle Carré

Quelle a été votre première réaction, à la lecture du scénario des "Sentiments" ? Isabelle Carré : J'avais le cœur qui battait, comme quand on tombe amoureux. J'étais à la fois enthousiasmée par la beauté de cette histoire, et sidérée par la qualité de cette écriture. Ce qui est merveilleux, c'est qu'on ne juge personne, au contraire, on aime et on comprend chacun des personnages. Comment décririez-vous Edith ? Isabelle Carré : Je pense, et Noémie était d'accord avec cette idée, qu'Edith a dû souffrir beaucoup par le passé. Soudain elle se marie, le ciel s'ouvre, elle découvre le bonheur et l'insouciance, elle plonge dedans. Elle découvre l'amitié aussi, elle est béate d'être avec ce couple de voisins, elle aime Carole autant que Jacques. Et elle mélange ce sentiment, cette découverte, avec de l'amour. Elle est en état d'amour, elle n'est pas tout à fait sur terre. Elle aime tout le monde, sans aucune perversion. En même temps, ce n'est pas une sainte nitouche, une Agnès, elle sait où elle va, elle est coquette, elle a envie de sentir le regard des hommes sur elle. Son pouvoir de séduction est tout neuf, et elle le teste. Comme le dit le personnage qu'incarne Jean-Pierre Bacri, elle aussi a une nouvelle personnalité et elle l'essaye. Mais c'est tout de même une fille fragile, il y a des fêlures derrière tout cela. Elle est encore dans l'enfance, dans le moment présent, pas dans le calcul. Elle prend tout le bonheur qu'elle peut prendre, avec gourmandise, et égoïsme. Moi, je devais veiller à ne surtout jamais la racheter, ni à la rendre plus innocente qu'elle n'est. Noémie me disait souvent : "Elle est abandonique". Edith a effectivement la terreur de l'abandon. Si François la quittait, je pense qu'elle n'y survivrait pas. Il est tout pour elle, son mari, son ami, sa famille, il représente la totalité de ses liens affectifs. Et c'est cela son défaut, elle met trop vite de l'affectif partout… Comment est Noémie Lvovsky sur le tournage ? Isabelle Carré : Elle est super-exigeante. Elle nous fait beaucoup tourner, énormément de prises, qu'on enchaîne souvent sans s'interrompre. Et ce n'est pas seulement parce qu'elle n'a pas ce qu'elle veut, mais aussi, je crois, parce que pour elle c'est du bonheur. Elle ne veut pas que cela s'arrête. Ce doit être si exaltant de voir les scènes qu'elle a inventées avec sa co-scénariste se concrétiser. Sur le tournage, Noémie veille avant tout à nous aider. "Tu veux que je sois là ?". "Tu veux que je m'éloigne ?". "Tu veux que je te parle ?". "Tu veux que je sorte ?". Elle nous laisse toujours essayer des choses, nous aventurer, elle adore voir qu'on est investis dans le film autant qu'elle. Les indications qu'elle nous donne servent surtout à nous galvaniser, à nous donner de l'intensité, de l'énergie. Elle met la barre très haut et nous pousse à l'extrême, dans la joie comme dans le chagrin. Vous êtes particulièrement jolie, dans ce film… Isabelle Carré : Noémie voulait qu'Edith soit jolie, soignée, avec de reflets blonds, un sourire éclatant… et j'avais très peur de cela ! Je n'ai jamais eu de rôles pour lesquels je devais m'embellir, et je craignais de "faire la belle", de minauder, de me sentir maniérée. Je ne voulais surtout pas que cela affecte mon jeu et m'empêche d'être sincère. Il ne fallait pas faire d'Edith une fille superficielle, artificielle, et donc, antipathique. Le premier jour, je ne me reconnaissais pas, je me sentais déguisée, mais j'ai très vite oublié tout cela. La nudité du personnage était une chose difficile pour vous ? Isabelle Carré : Je ne l'ai jamais contestée, car cela fait partie du personnage. Noémie m'a montré "Un été avec Monika" de Bergman, et j'ai été frappé par la liberté de ce personnage. C'est cela que je devais trouver. Jean-Pierre Bacri m'a aidée en me faisant énormément rire. Ils ont été merveilleux, Nathalie, Melvil et lui. Ils sont tellement justes, tellement généreux qu'on ne peut pas être mauvais en face d'eux. Il suffit de les suivre. Ils sont comme les acteurs devraient toujours être : sincères, libres, présents, dans la légèreté, sans prise de tête, sans narcissisme. Nous avons été très heureux sur ce tournage.

Melvil Poupaud

Comment décririez-vous François, votre personnage? Melvil Poupaud : C'est un timide qui a une distance lucide sur les choses. Il ne se livre pas, mais il observe, il sent et il voit. Il exprime beaucoup de choses par le regard, notamment sa lucidité et son humour. Il essaye de ne pas être dupe, mais il n'est jamais cynique. Je dirais que c'est le genre de type qui a une certaine vision du monde, et qui s'est fixé une ligne. A partir de là, il met un point d'honneur à tenir cette ligne, cette route. Et il est capable de la tenir pour deux s'il le faut, quand il le faut. Il se sent suffisamment fort pour endosser la faiblesse d'Edith. Il est fou d'elle, et à cause de cela, il parvient à tout encaisser, jusqu'à ce que l'orage se dissipe. Edith, c'est le syndrome de Peter Pan. Elle voit la vie comme un rêve. François sait qu'elle est comme cela, alors il guette le moment où elle va partir en vrille. Il la couve, il veut la protéger de tout, même d'elle-même. Il se sent responsable d'elle, on sent qu'il ne la laissera jamais tomber. Dans sa tête, elle passe avant lui. Et comment le compareriez-vous à Jacques, le personnage qu'interprète Jean-Pierre Bacri ? Melvil Poupaud : Je pense que François est un peu son double, et peut-être qu'il deviendra comme Jacques, avec les années. En tout cas, François s'identifie complètement à lui, il l'admire énormément. En fait, Jacques les fascine tous les deux, Edith et lui. J'ai adoré tourné avec Jean-Pierre Bacri. Il est fascinant, amusant, et quoi qu'il joue, il reste lui-même, mais avec une palette énorme à l'intérieur… C'est la première fois que vous tourniez avec Noémie Lvovsky… Melvil Poupaud : En y réfléchissant, je me dis que Noémie a un peu le caractère d'Edith : à la fois exalté et solide. C'est une formule 1, cette femme, une bombe explosive. Elle est incroyablement tenace et persévérante. Elle ne démord pas de ce qu'elle veut, elle ne flanche jamais. Mais elle est toujours dans le travail, pas dans l'hystérie. Elle peut être violente, mais elle n'est jamais cruelle. Elle nous entraîne avec elle, avec une énergie incroyable. On va aussi loin qu'elle nous le demande, et elle nous pousse beaucoup. Ce qu'elle attend de nous est qu'on se mette dans un état extrême, dans lequel on ne joue plus. Et j'ai eu le sentiment que chacun est allé au bout de ce qu'il pouvait donner. Comme nous étions tous liés par l'envie d'entrer dans son univers, et de lui apporter ce qu'elle cherchait, le tournage a été très enrichissant


  • Sortie : 05/11/2003
Date de la publication électronique :22 September 2011
Sources :

L'annuel du cinéma 2004, Tous les films 2003, Editions Les fiches du cinéma 2004