Marie Antoinette  –  Sofia Coppola  –  2006

Fiche générale

Affiche
  • Durée : 123 minutes
  • Producteur :Ross Katz
    Sofia Coppola
  • Production :Pricel
    Columbia Pictures Corporation...
  • Distribution : Pathé Distribution
  • Réalisateur :Sofia Coppola
  • Interprètes : Kirsten Dunst
    Marianne Faithfull
    Steve Coogan
    Clara Braiman
    Mélodie Berenfeld
    Judy Davis ...
  • Scénario :Sofia Coppola
  • Producteur délégué :Francis Ford Coppola
    Fred Roos
  • Directeur de la photographie : Lance Acord
  • Monteur : Sarah Flack
  • Costumier : Milena Canonero

Production

  • Producteur :Ross Katz
    Sofia Coppola
  • Production :Pricel
    Columbia Pictures Corporation
    American Zoetrope
    RK Films
    Tohokushinsha Film
  • Distribution : Pathé Distribution
  • Producteur délégué :Francis Ford Coppola
    Fred Roos

Fiche artistique

  • Réalisateur :Sofia Coppola
  • Scénario :Sofia Coppola
  • Interprètes :Kirsten Dunst
    Marianne Faithfull
    Steve Coogan
    Clara Braiman
    Mélodie Berenfeld
    Judy Davis
    Jason Schwartzman
    Sebastian Armesto
    Al Weaver
    Shirley Henderson
    Molly Shannon
    Rip Torn
    Jean-Christophe Bouvet
    Io Bottoms
    Céline Sallette
    André Oumansky
    Asia Argento
    Guillaume Gallienne
    Aurore Clément
    Jean-Paul Scarpitta
    René Lucien
    Rolland
    Mary Nighy
    Clémentine Poidatz
    Camille Miceli
    Paul Fortune
    Natasha Fraser-Cavassoni
    Alexia Landeau
    Joe Sheridan
    Katrine Boorman
    Sarah Adler
    Jean-Marc Stehlé
    Rose Byrne
    Paul Jasmin
    James Lance
    Mathieu Amalric
    Jamie Dornan
    Carlo Brandt
    Raphaël Neal
    John Arnold
    Danny Huston
    Scali Delpeyrat
    Chloé Van Barthold
    Phoenix
    Lauriane Mascaro
    Gaëlle Bona
    Tom Hardy
    William Doherty
    Florrie Betts
    Dominic Gould
    Jago Betts
    Axel Küng
    Driss Hugo-Kalff
    Fabrice Scott
    Alain Doutey
    Bo Barrett
    Joseph Malerba
    Francis Leplay
    Sofia Coppola
    Ross Katz
    Sofia Coppola
    Francis Ford Coppola
    Fred Roos
    Callum Greene
    Lance Acord
    K.K. Barrett
    Sarah Flack
    Milena Canonero
    Brian Reitzell
    Christine Raspillère
    Richard Beggs
    Antoinette Boulat
    Karen Lindsay-Stewart
    Roman Coppola
    Christophe Cheysson
    Eva Z. Cabrera
    Martin Jaubert
    Leigh Johnson
    Evelyne Lever
    Jacques Charles-Gaffiot

Fiche technique

  • Directeur de la photo :Lance Acord
  • Directeur artistique :K.K. Barrett
  • Directeur musical :Brian Reitzell (producteur musical)
  • Monteur :Sarah Flack
  • Costumier :Milena Canonero

Résumé et notes

  • Durée : 123 minutes

RÉSUMÉ

Au sortir de l’adolescence, une jeune fille découvre un monde hostile et codifié, un univers frivole où chacun observe et juge l’autre sans aménité. Mariée à un homme maladroit qui la délaisse, elle est rapidement lassée par les devoirs de représentation qu’on lui impose. Elle s’évade dans l’ivresse de la fête et les plaisirs des sens pour réinventer un monde à elle. Y a-t-il un prix à payer à chercher le bonheur que certains vous refusent ?

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Interview de Sofia Coppola par Eleanor Coppola

Eleanor : Tu m’as dis, au départ, que les premières images qui te venaient à l’esprit quand on te parlait de Marie-Antoinette, c’était plutôt le côté costumes et perruques poudrées de l’époque. Qu’est-ce qui, finalement t’as attirée et poussée à t’intéresser de manière approfondie à ce personnage ?

Sofia : C’est au cours d’un dîner que Dean Tavoularis, un ami, m’a parlé pour la première fois de l’histoire de Marie-Antoinette. Il lisait la biographie écrite par Stefan Zweig. Il m’a raconté comment, à 14 ans, elle avait quitté l’Autriche pour la France, et qu’elle n’était encore qu’une adolescente quand elle est devenue reine. Il a commencé à me décrire son quotidien en détails, sa relation particulière avec son mari. Il m’a brossé un portrait d’elle, notamment sur un plan psychologique, qui était bien différent des clichés que je m’étais faits. Pour moi, Marie-Antoinette restait, avant tout, le symbole d’un style de vie totalement décadent. Je ne me rendais pas compte à quel point ces gens, qui étaient appelés à gouverner un pays, n’étaient en fait que des jeunes adolescents. Le quotidien au Château de Versailles, c’est donc aussi, pour ces adolescents, une forme d’apprentissage dans un environnement tendu et difficile. C’est cette position et la complexité du personnage de Marie-Antoinette qui m’ont intéressée. Ensuite, j’ai entendu parler du livre d’Antonia Fraser. J’ai commencé alors à approfondir mes recherches en lisant des points de vue différents. Je me suis plongée plus précisément sur la vie de famille de Marie-Antoinette, ses relations ambiguës avec la France. Elle s’est retrouvée en terrain particulièrement hostile, étrangère, en compétition avec une «belle-famille» qui ne l’appréciait pas et n’approuvait pas le mariage, au milieu d’une cour très critique qui scrutait le moindre de ses gestes. C’est finalement un mélange d’éléments auxquels chacun peut s’identifier. Cette transition vers l’âge adulte est presque commune pour tous les adolescents, seul le cadre est ici particulièrement grandiose et «exotique». En lisant le livre d’Antonia Fraser, j’ai eu l’impression d’une Marie-Antoinette confrontée aux mêmes problèmes qu’une lycéenne. Elle garde ainsi au départ quelques amis d’enfance gentils, calmes mais un peu conservateurs, puis elle rencontre enfin des nouvelles amies, plus drôles, plus «fêtardes», qui l’aident à sortir de son cocon. J’ai essayé de raconter cette partie de la vie de Marie-Antoinette. Je ne voulais pas faire de grande fresque historique. J’étais plus intéressée par la recherche du propre point de vue de la jeune fille. La majorité des versions de sa vie ne sont que celles de personnes extérieures, je me suis dit que plus j’en apprenais, plus je tenterai une approche d’un point de vue personnel.

Eleanor : Tu as laissé au second plan le contexte politique et le rôle que Marie-Antoinette a pu y jouer.

Sofia : Le contexte politique est présent, même s’il est sous-jacent. La Révolution est sur le point d’éclater, mais beaucoup restent inconscients. Antonia Fraser détaille les figures politiques importantes de l’époque, comme les conseillers de Louis XVI. Mais Marie-Antoinette ne se sentait pas vraiment concernée par la politique. Elle ne se rendait pas compte de l’importance des événements. La trame de l’Histoire lui a longtemps échappé, par naïveté. J’ai décidé de garder la même ligne de conduite, de conserver cette sorte de bulle coupée du monde extérieur dans laquelle elle vivait. C’est une approche très intime et à une échelle vraiment personnelle.

Eleanor : Est-ce que tu considères avoir fait ce film à ta manière ? S’approprier un sujet aussi marquant de l’Histoire de France, n’est-ce pas courir le risque de mal l’interpréter ?

Sofia : Ma plus grande crainte, quand le tournage a débuté, c’était vraiment de réaliser une adaptation historique froide et sèche. Une sorte de film d’époque distant et sans vie, de simples tableaux mis bout à bout. Je voulais absolument le faire à ma façon, comme je le sentais. Dans LOST IN TRANSLATION, j’avais déjà eu l’envie de transporter le spectateur dans Tokyo, pendant quelques heures, qu’il s’imprègne de cette atmosphère si particulière. J’ai renouvelé cette tentative à Versailles, au XVIIIème siècle, tout en y ajoutant un peu de mes propres idées. Ce n’est pas une leçon d’Histoire. C’est une interprétation documentée, mais portée par mon envie de traiter le sujet différemment. J’ai, par exemple, essayé d’insérer l’esprit néo-romantique de certains groupes pop des années 80 comme Bow Wow Wow et Adam Ant. Leur vision du XVIIIème siècle est bien sûr assez particulière, plus proche du côté décadent et coloré, entre dandysme et classicisme. C’est un point de vue purement ludique que je trouvais en adéquation avec les personnages adolescents. Je me souviens aussi d’un film que j’avais vu avec mon frère, Roman, Lisztomania de KenRussell, 1975. Il retraçait l’histoire de Franz Liszt, interprété par Roger Daltrey du groupe The Who. Le film était en total décalage avec l’époque. Il décrivait Liszt comme une sorte de rock-star passant son temps à déguster des sorbets, boire du Coca-Cola ou être poursuivi par les paparazzi. C’était un film qui ne respectait ni les codes ni les règles. L’ensemble possédait ce côté décadent et irrespectueux qui me convenait. J’ai recherché cette forme de liberté.

Eleanor : J’ai l’impression que chacun de tes films est marqué par la présence d’un personnage féminin central complètement isolé et incompris du monde qui l’entoure. Que ce soit dans Virgin Suicides, Scarlett dans Lost in Transaltionà Tokyo, ou Marie Antoinette en France, les filles sont toutes perdues, en décalage ou en confrontation avec leur environnement.

Sofia : Oui. Marie-Antoinette est une étrangère, à la cour comme dans le pays. Son statut n’est pas si différent de celui d’une élève se retrouvant dans une nouvelle école. Elle doit apprendre les règles, se frayer un chemin dans cet univers inconnu, surmonter son appréhension. Je n’ai pas eu les mêmes réactions en me lançant dans la mise en scène. Je crois que je me suis tout de suite sentie familière. La situation était un peu plus ambiguë. J’étais à la fois débutante mais je sentais aussi la présence de certaines attaches. Je pouvais m’identifier à un groupe, un modèle si j’en avais besoin. Ce personnage féminin que l’on retrouve dans chacun de mes films, ce n’est pas un leitmotiv délibéré : je ne me rends compte des similitudes qu’à la fin, au moment où je cherche à comprendre le sens de ce que j’ai fait. À moins d’une tentative inconsciente de retracer une partie de ma vie, ce thème n’est pas vraiment prémédité. Pour revenir au film proprement dit, j’ai voulu me démarquer de l’image tronquée de Marie-Antoinette. J’ai tenté de présenter son côté humain. Elle n’est ni parfaite, ni totalement innocente, ni aussi mauvaise qu’on a laissé croire. Elle est juste tombée au mauvais endroit au mauvais moment et sans bon attaché de presse ! Il y a en plus sa relation compliquée avec son mari. Louis XVI ne s’intéressait pas à elle. C’est ce manque d’intimité qui l’a encouragée à organiser des fêtes ou faire du «shopping» avec ses amies. En cela, elle peut faire penser à une femme de Beverly Hills délaissée par son époux. Il existe des facteurs bien précis qui expliquent son attitude distante et frivole. Elle n’avait tout simplement aucune envie de passer son temps avec un mari qui la rejetait ou l’ignorait.

Eleanor : En somme, ce sont des histoires de couple universelles et surtout très contemporaines...

Sofia : Exactement. J’ai été confortée dans ma vision quand Kirsten Dunst a lu le script. Elle m’a tout de suite raconté qu’elle s’était identifiée à certains aspects de la vie de Marie-Antoinette. Elle s’est vraiment reconnue dans le personnage. Elle a forcément dû avoir des expériences assez proches du fait d’avoir démarré très jeune au cinéma.

Eleanor : Qu’est-ce qui t’a conduit à choisir cette musique pour le film ?

Sofia : C’est un mélange de musique classique de l’époque et de choses plus contemporaines. C’est un vrai melting-pot. J’ai travaillé avec Brian Reitzell, comme sur Lost in Translation. On a rassemblé des musiques puis après on tentait de faire ressortir une atmosphère, une ambiance. Je voulais que certains éléments viennent de cette période néo-romantique que j’écoutais, petite, comme les titres du groupe Bow Wow Wow. J’avais déjà à travers eux un regard par procuration sur le XVIIIème siècle. Après, ce n’est pas évident de dire pourquoi j’ai choisi cette chanson pour telle scène et pas une autre. Parfois, c’est un choix qui se fait naturellement. Par exemple, il y a une chanson de New Order, lors de l’anniversaire de Marie-Antoinette, qui est vraiment dans l’humeur du moment, joyeuse mais teintée de mélancolie. Le spectateur sait qu’ils ne font plus la fête pour très longtemps.

Eleanor : Que peux-tu me dire sur les acteurs ?

Sofia : Alors que j’écrivais le script, j’ai immédiatement pensé à Kirsten pour le rôle. De tout ce que j’avais lu sur Marie-Antoinette, je me l’imaginais en blonde mignonne, adolescente pleine de vie mais pas prise au sérieux. Elle était plutôt intelligente, et les gens ont parfois mal interprété son esprit d’invention, comme quand elle jouait à la bergère. Ce n’était pas une véritable intellectuelle non plus. J’ai trouvé que Kirsten pouvait parfaitement incarner le personnage. Ses origines allemandes lui donnent une allure physique assez semblable. Elle a aussi la capacité de jouer une jeune fille charmante, amusante et joueuse tout en y ajoutant de la profondeur. J’ai continué à écrire en gardant l’image de Kirsten et c’était assez intéressant de la voir ensuite devenir la Marie-Antoinette que je recherchais.

Eleanor : Qu’est-ce qui t’a poussé à choisir Jason Schwartzman ?

Sofia : J’ai pensé que Louis XVI avait quelque chose de sympathique. Il a hérité du trône après la mort de son frère. Le fait qu’il n’était pas prédestiné au rôle l’a rendu vulnérable. Il ne se sentait pas à sa place. Il était en plus myope, assez maladroit. J’ai donc principalement voulu montrer à Jason le manque d’assurance de Louis. Le côté sensible de l’acteur pouvait m’aider à rendre ce personnage touchant. Lui donner du coeur. Essayer d’expliquer ses actions parfois malhabiles. En plus, si l’on regarde les portraits d’époque, Jason ressemble à un Bourbon. Antonia pense simplement, et je suis d’accord sur ce point, qu’il est plus bel homme que Louis...

Eleanor : Quelles sont les autres personnes que tu avais en tête ?

Sofia : J’ai pensé aux acteurs principaux en grande partie pendant que j’écrivais. Ensuite, le reste de la distribution s’est matérialisé petit à petit. Je voulais absolument Steve Coogan pour jouer le rôle de l’Ambassadeur Mercy. Je le trouve drôle et subtil. Je suis contente qu’il soit parvenu à donner à son personnage un caractère autoritaire et crispé. Je voulais au départ que Judy Davis incarne Marie-Thérèse. Mais finalement je lui ai proposé celui de la Comtesse de Noailles qu’elle a accepté à mon grand bonheur. Le reste de la distribution est assez excentrique. Rip Torn joue un Roi de France texan et Asia Argento est une Madame Du Barry très italienne. L’équipe est un melting pot à l’image de l’époque. Très cosmopolite. J’espère avoir réussi à garder cette essence-là. On montre aussi des extrêmes, comme la transition de Marie-Antoinette de l’Autriche vers la France, la comparaison de deux modes de vie différents, son entrée dans un monde décadent, opposé à son éducation.

Eleanor : Dans le processus de réalisation, quelle a été ta phase préférée ? As-tu aimé l’écriture, le travail sur le plateau...

Sofia : C’est compliqué de trouver une partie plus intéressante que les autres. J’aime beaucoup la période du montage. On a tous les éléments en main, sans vraiment de contraintes temporelles. Ça ressemble à un grand puzzle ou à une création artistique. Le tournage est un moment excitant : le stress accumulé, la pression, la présence des acteurs... Mais j’ai beaucoup aimé mettre bout à bout les scènes tournées, avec l’envie de donner du liant, une colonne vertébrale au film. Le collage est effectué à deux dans la pièce, avec le temps de préparer ses idées. Si un élément pose des difficultés, on a l’opportunité, contrairement au travail en plateau, d’aller se balader et de revenir à tête reposée.

Eleanor : Qu’est-ce qui a rendu le tournage aussi éprouvant ?

Sofia : Le tournage a été très différent des précédents. Le statut de grosse production a changé certaines habitudes. Notamment le plan de travail, qui s’étendait sur une durée beaucoup plus grande, et l’équipe qui elle aussi dépassait en taille tout ce que j’avais pu avoir auparavant. L’ensemble était assez stressant. La majeure partie des dépenses était assignée aux costumes et aux lieux de tournage, il était donc souhaitable de ne pas faire traîner les prises. Mais l’attente provoquée par l’habillage et le maquillage des acteurs faisait naître parfois certaines frustrations. C’était la contrepartie de la reconstitution. On tournait parfois le plus vite possible. Mais je suis aussi très contente d’avoir privilégié la reconstitution minutieuse de l’environnement de l’époque. Le travail effectué a permis de recréer une atmosphère unique. Réaliser un film historique était, pour moi, un défi qu’il fallait relever en dépassant les clivages du genre. J’aurais pu conserver le côté précieux et formel des personnages. J’ai préféré montrer que derrière les comportements de façade, les gens, au XVIIIème siècle avaient aussi des attitudes atemporelles. J’espère que l’on comprendra le point de vue assez réaliste du film.

Eleanor : En comparant avec les éléments contemporains, certaines situations semblent très familières.

Sofia : Oui, c’est bizarre. Plusieurs éléments correspondent effectivement. Le système d’opposition et de décalage entre une classe dirigeante et les couches pauvres de la population est un schéma qu’on peut encore rencontrer. Les premiers ne sont pas concernés par les problèmes rencontrés par les seconds. Dans le film, il y a une vraie sensation d’inconscience voire d’ignorance des personnes confisquant le pouvoir. C’est ce qui semble alimenter le fossé entre les privilégiés et les plus pauvres.

Eleanor : Il me semble qu’une de tes plus grandes qualités est de conserver la vision des choses que tu as développée initialement, sans céder aux influences des personnes extérieures.

Sofia : Il est très important de respecter scrupuleusement le projet d’origine, la vision fixée audépart. Je sais qu’il est nécessaire ensuite d’être flexible pour surmonter les difficultés qui apparaissent successivement. Que ce soit l’indisponibilité d’un lieu, d’un acteur, ou un changement de plan de travail de dernière minute. On rencontre aussi des divergences au sein de l’équipe. Des idées incompatibles avec celle que vous vous faites du film. Je me rappelle, certaines personnes de sexe masculin m’avaient demandé : «Bon, et maintenant quel est le point de vue de Louis XVI ?» et je n’arrêtais pas de leur répondre « Ce film ne réunit pas l’ensemble des avis des personnages mentionnés, c’est son point de vue à elle qui m’intéresse». Je suis à l’écoute de toutes propositions ou conseils, les discussions sont toujours enrichissantes. Mais je travaillais avec tellement de gens sur le tournage. Je ne pouvais pas répondre à toutes les questions, discuter de chaque opinion. Marie-Antoinette est un personnage féminin, avec ses robes en soie et ses gâteaux. Je voulais absolument que le cadre soit féminin puisque son point de vue l’était. Pour être le plus proche possible de sa vision du monde qui l’entourait.

Eleanor : Les scènes politiques ont-elles été difficiles à tourner ?

Sofia : En effet, visualiser les réunions de Louis XVI et ses conseillers sans véritables repères a été la partie la plus dure du tournage. J’avais même du mal à imaginer comment diriger les acteurs. On a donc appelé ces scènes les « Star Wars scenes » parce qu’elles ressemblaient un peu aux discours de l’Alliance Rebelle. Je disais à Jason Schwartzman ; « Louis XVI décide de ne pas partir alors que la Révolution approche » et il me répondait que c’était vraiment compliqué d’imaginer les sentiments de son personnage, ce qui l’avait poussé à prendre cette décision. J’ai tenu à ce que le contexte politique soit présent, notamment quand la situation atteint son paroxysme. Je voulais montrer, malgré l’inconscience de Marie-Antoinette, que les choses allaient changer de manière brutale. Ces explications historiques, même furtives, ont été les passages les plus durs à écrire et à tourner parce qu’ils étaient d’un tout autre style que le récit qui les précède. C’est peutêtre le côté plus masculin des affaires d’Etat. On a donc exposé ce contexte de manière concise et assez brève. Le reste du tournage a été très excitant. La possibilité d’accéder à certains lieux comme le Château de Versailles, qui avaient été le théâtre des événements, a été un atout important. La liberté de mouvement qu’on nous a accordée a amélioré la qualité de la reconstitution. On a par exemple pu filmer le mariage de Marie-Antoinette dans la chapelle royale où avait véritablement eu lieu la cérémonie. Une des scènes finales montre la jeune reine, sur un balcon, surplombant la foule. Le fait d’utiliser le cadre exact, d’avoir une précision si proche de la réalité, donnait à la scène un petit côté inquiétant et solennel. C’est une expérience assez marquante : traverser sa chambre à coucher à Versailles, marcher dans la Galerie des Glaces, etc...

Eleanor : Tu sais que les gens avec qui tu travailles risquent de répéter que tu es une réalisatrice un peu marginale dans le métier. Pour eux, tu donnes l’impression de ne pas diriger avec tyrannie ton équipe et ton comportement assez calme en surprend plus d’un...

Sofia : Je ne change pas vraiment de personnalité sur un tournage. Je ne vais pas me transformer en dictateur pour le plaisir, ni imposer à mes acteurs d’être corvéables à merci. J’ai choisi les personnes avec lesquelles je voulais travailler. Je pense qu’il suffit ensuite d’exposer sa vision des choses, de leur expliquer que leur rôle est d’aider à l’élaboration du film. Cette méthode plus douce et moins totalitaire est quand même assez efficace. Ce n’est pas dans mes habitudes de tout planifier à l’avance. Je ne fais aucun storyboard et je ne prévois rien avant d’être arrivée sur le plateau. J’ai toujours une idée de la scène quand je l’écris, mais j’attends aussi la présence des acteurs, le cadre, les répétitions pour m’en faire une vision plus claire et définie. Il faut rester flexible sur le plateau et souvent se fier à son intuition. Sinon, je ne hurle que très rarement et en dernier recours. Eleanor : Peux-tu me parler du travail autour de la nourriture, des arrangements floraux, des détails de la reconstitution ?

Sofia : Un des bénéfices de tourner en France a été de pouvoir trouver un chef spécialisé dans la préparation de la cuisine du XVIIIème siècle. Ce qui aurait été impossible à Los Angeles. Je pense que ça rend le film plus crédible. Grâce à ces personnes, tous les aspects traditionnels requis ont pu être reconstitués. Les repas de l’époque étaient très riches et élaborés. C’était amusant d’arriver sur le plateau et d’avoir une équipe entière réservée aux gâteaux. Par exemple, la maison Ladurée, qui a fourni chaque jour des macarons et des pâtisseries. On était tout le temps entourés de petits gâteaux. L’atmosphère du film, les teintes en sont aussi largement influencées. J’aime beaucoup les fleuristes qui ont créé de splendides arrangements. Marcher dans les châteaux, les jardins, au milieu des gens qui faisaient des gâteaux et des bouquets, c’était comme se retrouver dans le monde de Marie-Antoinette. Je crois que c’était le plateau le plus «jeune fille» que j’ai jamais vu.

Eleanor : Comment penses-tu que les Français réagiront ?

Sofia : Je n’en ai pas la moindre idée. J’attends avec impatience de savoir comment ils vont recevoir le film. Je me souviens que certaines personnes m’avaient dit : « Mais comment peux-tu traiter l’Histoire de France en anglais, avec des acteurs américains ? ». J’ai fait du mieux que j’ai pu, en restant sincère et en respectant l’importance du sujet. J’espère que les gens comprendront. Je crois qu’ils gardent encore certaines images et opinions marquées de Marie-Antoinette et Louis XVI. Je suis curieuse de connaître leur réaction. A priori, heureusement, je ne serai pas chassée de la ville.


  • Sortie : 24/05/2006
Date de la publication électronique :21 August 2013
Sources :

Matériel publicitaire de la fondation Jérôme Seydoux-Pathé