Quai d'Orsay  –  Bertrand Tavernier  –  2013

Fiche générale

Affiche
  • Durée : 113 minutes
  • Producteur :Valérie Boyer (coproducteur)
    Romain Le Grand (coproducteur)
    Florian Genetet-Morel (producteur associé)
  • Production :Little Bear
    Pathé Production
  • Distribution : Pathé Distribution
  • Réalisateur :Bertrand Tavernier
  • Interprètes : Thierry Lhermitte (Alexandre Taillard de Worms)
    Raphaël Personnaz (Arthur Vlaminck)
    Niels Arestrup (Claude Maupas)
    Bruno Raffaeli (Stéphane Cahut)
    Julie Gayet (Valérie Dumontheil)
    Anaïs Demoustier (Marina)...
  • Scénario :Antonin Baudry
    Christophe Blain
    Bertrand Tavernier
  • Adaptation :d'après le premier tome de la bande dessinée de Abel Lanzac et Christophe Blain "Quai d'Orsay" aux Editions Dargaud.
  • Producteur délégué :Frédéric Bourboulon
    Jérôme Seydoux
  • Directeur de production :François Hamel
  • Directeur de la photographie : Jérôme Alméras
  • Compositeur de la musique : Philippe Sarde (musique originale)
    Bertrand Burgalat (chansons originales)
  • Monteur : Guy Lecorne
  • Chef décorateur : Emile Ghigo
  • Costumier : Caroline De Vivaise (créatrice de costumes)
    Patricia Saalburg (chef costumière)

Production

  • Producteur :Valérie Boyer (coproducteur)
    Romain Le Grand (coproducteur)
    Florian Genetet-Morel (producteur associé)
  • Production :Little Bear
    Pathé Production
  • Distribution : Pathé Distribution
  • Producteur délégué :Frédéric Bourboulon
    Jérôme Seydoux
  • Directeur de production :François Hamel
  • En coproduction avec :France 2 Cinéma
    CN2 Productions
    Alvy Développement
  • Avec la participation de :France Télévisions
    Canal+
    Ciné+

 

Fiche artistique

  • Réalisateur :Bertrand Tavernier
  • Scénario :Antonin Baudry
    Christophe Blain
    Bertrand Tavernier
  • Adaptation :d'après le premier tome de la bande dessinée de Abel Lanzac et Christophe Blain "Quai d'Orsay" aux Editions Dargaud.
  • Scripte :Françoise Thouvenot
  • Interprètes :Thierry Lhermitte (Alexandre Taillard de Worms)
    Raphaël Personnaz (Arthur Vlaminck)
    Niels Arestrup (Claude Maupas)
    Bruno Raffaeli (Stéphane Cahut)
    Julie Gayet (Valérie Dumontheil)
    Anaïs Demoustier (Marina)
    Thomas Chabrol (Sylvain Marquet)
    Thierry Frémont (Guillaume van Effentem)
    Alix Poisson (Odile)
    Marie Brunel (Martine)
    Didier Bezace (Jean-Paul François)
    Jean-Marc Roulot (Bertrand Castela)
    Sonia Rolland (Nathalie)
    Jane Birkin (Molly Hutchinson)
    François Perrot (Antoine Taillard de Worms)

Fiche technique

  • Directeur de la photo :Jérôme Alméras
  • Compositeur de la musique :Philippe Sarde (musique originale)
    Bertrand Burgalat (chansons originales)
  • Ingénieur du son :Jean-Marie Blondel
  • Monteur :Guy Lecorne
  • Chef décorateur :Emile Ghigo
  • Costumier :Caroline De Vivaise (créatrice de costumes)
    Patricia Saalburg (chef costumière)
  • Maquilleur :Agnès Tassel
  • Casting :Bertrand Tavernier
    Laure Prevost
  • Photographe de plateau :Etienne George
  • Régisseur :Sylvain Bouladoux
  • Assistant réalisateur :Laure Prevost (1ere assistante réalisateur)
  • Chef coiffeur :Eric Monteil
  • Mixeur :Olivier Dô Huu

 

Résumé et notes

  • Durée : 113 minutes

RÉSUMÉ

Alexandre Taillard de Worms est grand, magnifique, un homme plein de panache qui plaît aux femmes et est accessoirement ministre des Affaires Étrangères du pays des Lumières : la France. Sa crinière argentée posée sur son corps d’athlète légèrement hâlé est partout, de la tribune des Nations-Unies à Ne w York jusque dans la poudrière de l’Oubanga. Là, il y apostrophe les puissants et invoque les plus grands esprits afin de ramener la paix, calmer les nerveux de la gâchette et justifier son aura de futur prix Nobel de la paix c osmique. Alexandre Taillard de Worms est un esprit puissant, guerroyant avec l’appui de la sainte trinité des concepts diplomatiques : légitimité, lucidité et efficacité. Il pourfend les néoconservateurs américains, les Russes corrompus et les Chinois cupides. Le monde a beau ne pas mériter la grandeur d’âme de la France, son art se sent à l’étroit enfermé dans l’Hexagone. Un jeune universitaire préparant sa thèse, Arthur Vlaminck, est embauché au ministère des Affaires Étrangères. En clair, il doit écrire les discours du ministre ! Mais encore faut-il apprendre à composer avec la susceptibilité et l’entourage du prince, se faire une place entre le directeur du cabinet et les conseillers qui gravitent dans un Quai d’Orsay où le stress, l’ambition et les coups fourrés ne sont pas rares... Alors qu’il entrevoit le destin du monde, il est menacé par l’inertie des technocrates.

D’après le synopsis publicitaire du film

En savoir plus

Extraits du dossier de presse du film, collection de la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé

  • ENTRETIEN A TROIS VOIX : BERTRAND TAVERNIER, REALISATEUR AVEC ANTONIN BAUDRY ET CHRISTOPHE BLAIN, AUTEURS DE LA BANDE DESSINEE

Bertrand Tavernier, comment avez-vous découvert la bande dessinée Quai d’Orsay ?

BERTRAND TAVERNIER : Un ami journaliste, Edouard Duprey, qui apparaît d’ailleurs dans le film, est venu dîner chez moi et m’a apporté un cadeau, le premier volume de Quai d’Orsay, paru quelques jours plus tôt. Je l’ai lu dans la nuit, d’une traite. Dès le lendemain, j’ai demandé à mon producteur et associé, Frédéric Bourboulon, d’en acheter les droits d’adaptation. Ce qui m’a séduit, c’est le parfait équilibre entre d’un côté une force comique irrésistible et, de l’autre, une vérité, une grande réalité, dans les personnages, les situations et les dialogues. Tous les conseillers du ministre bossent comme des malades, dans un chaos permanent. Or, je suis très sensible aux atmosphères de travail. À vrai dire, le travail est à la fois le sujet et le moteur de QUAI D’ORSAY, comme il l’était notamment dans L.627 ou ÇA COMMENCE AUJOURD’HUI. À cette dimension s’ajoute le côté chronique, qui est à mon sens l’une des formes les plus cinématographiques. (…)

Christophe et Antonin, en tant qu’auteurs de la bande dessinée, à quelle étape avez-vous pensé à une éventuelle adaptation cinéma ou télévisée ?

CHRISTOPHE BLAIN : Dès l’écriture, on s’était dit que c’était une possibilité, sans trop y réfléchir, car nous étions concentrés sur la finition du livre. À sa sortie, nous avons reçu trois propositions simultanées, dont celle de Bertrand, qui étaient trois voies complètement différentes. Il y avait notamment une série télé, qu’un producteur nous proposait de tourner nous-mêmes. Au milieu de tout ça, la sollicitation de Bertrand apparaissait évidemment comme la meilleure, la plus évidente aussi.

ANTONIN BAUDRY : Moi, pour être honnête, j’étais au départ plutôt réfractaire à l’idée d’adaptation. J’avais l’impression que la BD était déjà suffisamment cinématographique, j’avais peur qu’on la tue, qu’on la torde vers le produit dérivé. Et ce qui m’a fait changer d’avis, c’est le fait d’avoir Bertrand en face de nous : son désir, ses motivations claires, son souci de préserver l’esprit de la BD. Et puis, c’était Bertrand, avec sa personnalité, tout ce qu’il représente du cinéma. Une seule rencontre a suffi pour que je me dise : «C’est une belle aventure, il faut la tenter.»

Avez-vous peur de ramener vers le réalisme un ouvrage dont la force est justement, par le dessin, de transposer, de décaler la réalité ?

ANTONIN BAUDRY : En fait, élaborer un récit, c’est trouver des solutions. Au départ, j’avais en tête une histoire précise, que j’avais moi-même vécue au Ministère des Affaires Étrangères. Christophe a su trouver le moyen de la raconter avec son langage, celui de la bande dessinée. Avec Bertrand, on partait sur un autre langage, un autre médium, celui de l’image animée, du cinéma. Ce qui posait une série de nouveaux défis. Et nécessitait des solutions complètement différentes pour arriver à faire ressentir le même sujet avec ses contradictions, ses clefs, son côté humain… L’adaptation, c’était une double traduction : il n’était pas seulement question de traduire la BD mais aussi de traduire l’histoire elle-même. Et cela a été un bonheur : d’emblée, Bertrand a instauré un climat fraternel, un esprit de transmission. Pendant nos séances d’écriture, il faisait parfois clignoter les avertisseurs : «Attention, là, vous faites la même connerie que Richard Thorpe dans tel film de 1952 !» Généralement, le soir même, je visionnais le film en cachette pour constater qu’il avait raison. C’était magnifique d’être à la fois relié aux aspects techniques, à l’écriture en tant que telle et, en plus, à l’histoire du cinéma. Pour moi, ça reste ma plus belle expérience professionnelle.

CHRISTOPHE BLAIN : Il y a aussi une question de rythme : le rythme interne de Bertrand est très différent de celui d’Antonin, du mien aussi. Et pourtant, il est parvenu à glisser sa personnalité à l’intérieur de notre travail. Quai d’Orsay la BD, c’est déjà une fusion entre Antonin et moi, dans le fond et la forme. S’y ajoutent la voix et la voie de Bertrand, très différentes des nôtres : on reconnaît une personne de plus, ça crée un métissage supplémentaire. Ce qui est intéressant dans une histoire, c’est son étrangeté. Si on raconte la vie de manière totalement naturaliste, c’est plat. Il faut que ce soit stylisé, qu’une bizarrerie émane du sujet pour qu’il ait l’air plus vrai. En tout cas pour qu’il ait le goût et l’apparence de la vie. (…)

Pour vous Bertrand, était-ce une évidence d’écrire l’adaptation de la BD avec ses auteurs ?

BERTRAND TAVERNIER : C’était indiscutable, j’ai jamais eu une autre idée. En général dans le cinéma, on utilise un roman sans se préoccuper de l’auteur, sans chercher à l’impliquer. Mais là, ça aurait été une erreur : dans la BD, il y a une telle qualité du dialogue, doublée par une qualité d’observation dans le dessin que je ne pouvais pas me passer d’Antonin et Christophe. Quand on a commencé notre six mains, nous avons été aspirés dans un tourbillon. Il était impossible de s’arrêter de travailler. La première version du scénario a dû être terminée en dix jours.

ANTONIN BAUDRY : Tu plaisantes ? Huit jours ! Comme j’habite New York, Christophe et Bertrand m’ont rejoint. On travaillait sans cesse, parfois jusqu’à quatre-cinq heures du matin, avec juste quelques pauses-déjeuner ou dîners, et encore pas tous les jours.

BERTRAND TAVERNIER : On n’arrêtait pas de rire, je posais beaucoup de questions. Précisément, des réponses à ces questions pouvaient naître des scènes qui ne sont pas dans le livre. Plus on me répondait, plus je bombardais Antonin de nouvelles questions, plus je voulais comprendre comment, par exemple, un discours s’écrit, à quelle heure, ce que cela implique sur la vie de couple… D’où vient ce chat qui apparaît en coin de case, dans le bureau de Maupas ? Pourquoi les conseillers ont-ils toujours faim lorsqu’on demande de préparer les réponses du ministre à l’Assemblée Nationale ?

ANTONIN BAUDRY : En fait, il fallait non seulement écrire les réponses du ministre mais aussi les questions des députés ! Quand j’ai raconté cette situation incongrue à Bertrand, il l’a intégrée d’office au scénario.

BERTRAND TAVERNIER : C’est d’ailleurs la première fois que l’on évoque au cinéma ce que le personnage du conseiller Cahut appelle un «simulacre de démocratie.» Il y a aussi l’interdiction d’aller sur internet…

CHRISTOPHE BLAIN : Ce travail avec Bertrand nous a permis de pouvoir exploiter un gisement de situations dont nous avions fait l’inventaire avec Antonin, en préparant l’écriture du livre. Beaucoup étaient savoureuses mais, malheureusement, on ne pouvait pas les utiliser dans la BD : elles exigeaient un dispositif compliqué de plusieurs pages pour arriver à un fait, à un détail au final trop anecdotique. C’est tout un versant documentaire de notre travail que la curiosité de Bertrand a réactivé. Et qui a trouvé son point d’arrivée dans le film.

Le livre est à la fois une comédie sur l’attraction du pouvoir, un récit d’apprentissage et une chronique sur la vie d’un cabinet vue de l’intérieur. Néanmoins, pour le film, il fallait tendre une corde, trouver une dramaturgie qui coure d’un bout à l’autre.

BERTRAND TAVERNIER : Ça, c’est un problème récurrent que j’ai essayé de résoudre dans L.627, ÇA COMMENCE AUJOURD’HUI, HOLY LOLA et même LA VIE ET RIEN D’AUTRE. Ces films décrivent des actions multiples, répétitives ou simultanées et, petit à petit, un lien se crée et les soude. Dans le cas de QUAI D’ORSAY, il fallait utiliser la crise au Lousdem (devenu le Lousdémistan dans le film) et l’imposer en fil rouge, avec comme point d’orgue le discours du ministre, Taillard de Worms, à l’ONU. Ce discours faisait partie du second tome, que je n’avais pas encore lu, et que j’ai découvert à mon arrivée à New York.

ANTONIN BAUDRY : C’est vrai, le discours crée un crescendo dramatique : c’était l’intuition immédiate de Bertrand. Nous y avons adhéré instantanément.

L’une des modifications majeures du film, c’est le rôle de Marina, la copine d’Arthur : contrairement au livre, ils vivent ensemble, elle a un métier, un engagement, son quotidien est aux antipodes de celui de son compagnon…

BERTRAND TAVERNIER : C’est un besoin que je ressentais : je voulais en savoir plus sur la compagne d’Arthur, la faire exister, l’ancrer dans un monde très réel. Du coup, elle pouvait lui servir de reflet, de miroir, faire jeu égal avec lui, le remettre en question. À travers son métier, institutrice, elle se bat pour une famille africaine de sans-papiers… Ça ajoute un autre arc au film, ça donne une espèce de sous-texte qui court tout le long. Et dont la conclusion est une phrase inattendue du ministre à Arthur : «On n’est pas des bœufs !» Jean Aurenche disait souvent : «Tout ce qu’on ajoute, c’est une forme de cadeau qu’on fait à l’auteur.»

ANTONIN BAUDRY : Ça, c’est un ajout mais il y aussi des éléments qui ont été sucrés, notamment tout ce qui concerne l’imaginaire d’Arthur, ses rêves de science-fiction.

BERTRAND TAVERNIER : Je n’arrive pas à m’intéresser aux références à STAR WARS, je les aurais mal traitées, voire maltraitées. À mon sens, l’imaginaire d’Arthur, on doit le trouver ailleurs. Il faut respecter l’œuvre mais en même temps s’en écarter, rêver sur une nouvelle œuvre qui sera une œuvre nouvelle. Le moins peut être un plus.

ANTONIN BAUDRY : Ces images de science-fiction camouflent une seule question : comment représenter la vie intérieure d’un personnage ? Dans la BD, on l’a fait beaucoup par métaphores visuelles, en référence à des univers cinématographiques codifiés. Métaphores impossibles à copier-coller dans le film pour les raisons que Bertrand vient d’expliquer. Mais il nous a proposé autre chose : la vie intérieure d’Arthur, on doit la percevoir dans le regard des autres, notamment de Marina. J’ai trouvé l’idée forte et tendre.

Avez-vous tous les trois été d’accord sur tout ? ou avez-vous eu des vraies divergences de points de vue, sinon des passes d’armes ?

ANTONIN BAUDRY : Non, le schéma, c’était surtout : l’un d’entre nous faisait une proposition, le second approuvait, le troisième surenchérissait par un : «D’accord mais si on faisait aussi…» On avait plutôt tendance à s’appuyer les uns sur les autres pour essayer de trouver des solutions toujours meilleures.

BERTRAND TAVERNIER : L’un de nos rares désaccords a été une question sur la musique qu’écoute Arthur : Antonin militait pour Metallica, moi pour Led Zeppelin ! (rires) J’ai aussi beaucoup insisté pour qu’on ajoute tout le processus d’écriture du dernier discours, celui du ministre à l’ONU. Ça me paraissait essentiel.

ANTONIN BAUDRY : La scène qu’on a écrite, c’est une réunion qui a vraiment eu lieu. Enfin, une des quinze réunions qui ont eu lieu, chacune avec ses propres variantes. Du coup, dans le film, notre scène de réunion est une sorte de compression, de synthèse de la réalité.

BERTRAND TAVERNIER : Pour moi, l’écueil à éviter, c’était d’envisager la bande dessinée comme story-board du film. Notre idée, c’était d’en respecter l’esprit plutôt que d’essayer de reproduire fidèlement les dessins de Christophe. Par exemple, comment rendre à l’écran l’image du ministre qui se démultiplie ? Comment exprimer la folie extrême qu’autorise le dessin ? Par exemple, j’ai proposé de faire voltiger les dossiers chaque fois que le ministre s’engouffre dans le bureau de sa secrétaire, Martine. C’est une véritable tornade : le fracas de son pas annonce un bureau dévasté. Mais on ne le voit jamais effectuer ce trajet : il raccroche son téléphone, se lève et, une fraction de seconde plus tard, il est dans le bureau de Martine. C’est très elliptique, à la frontière du surnaturel et pourtant, à l’écran, ça paraît totalement réaliste. D’ailleurs, un ancien ministre des Affaires Étrangères m’a déclaré que l’envol des feuilles était un formidable moyen pour révéler la personnalité de Taillard de Worms. (…)

Etait-ce une évidence de garder du livre le chapitrage avec les pensées du philosophe grec Héraclite ?

ANTONIN BAUDRY : Oui. Elles apportent aux situations ministérielles un éclairage inattendu, parfois à la limite de l’absurde. Lors de l’écriture de la BD, je pensais que Christophe n’allait pas être chaud mais finalement, l’idée l’a amusé. Du coup, elle s’est imposée naturellement pour le film.

BERTRAND TAVERNIER : On a conservé certaines pensées, on en a sucré d’autres, on en a ajouté de nouvelles. À la toute fin, Antonin a déboulé avec des propositions radicales. C’était des citations d’Héraclite réduites à deux mots, voire un seul : «Des coques» ou «Tension» !

ANTONIN BAUDRY : Mais tu oublies de dire que «Des coques» est suivi par cinq pages de commentaires !

BERTRAND TAVERNIER : On se demandait quelle tête feraient les spectateurs devant un carton «Des coques» ! Avec Romain Le Grand et Florian Genetet-Morel de Pathé, on a vraiment réfléchi à l’ordre des citations, à leur graduation, afin de créer une progression. Ces citations ne sont pas anodines : c’est une respiration, une façon de passer d’un temps à un autre, d’un décor à un autre. L’une de mes préférées demeure : «L’homme stupide, devant tout discours, demeure frappé d’effroi.»

ANTONIN BAUDRY : C’est émouvant, d’ailleurs : dans l’histoire du cinéma, c’est sûrement la première fois que des pensées d’Héraclite servent d’intertitres ! (rires)

QUAI D’ORSAY, le livre et le film, traitent d’une époque relativement proche mais qui paraît déjà lointaine par différents petits détails quotidiens : la cigarette, les écrans d’ordinateurs…

BERTRAND TAVERNIER : C’étaient deux points importants. Concernant la cigarette au ministère, on a vérifié plusieurs fois auprès d’Antonin. Ça nous a amené à supprimer les cendriers dans la cour du Quai d’Orsay.

ANTONIN BAUDRY : Bertrand refusait de croire que je fumais toute la journée au ministère, aussi bien dans mon bureau qu’en réunion ! Pour ma part, la vraie césure entre deux époques, c’est le 11 septembre et la guerre en Irak. Ces deux évènements ont ouvert une période de désordre, de chaos qui se prolonge toujours aujourd’hui. L’état d’esprit actuel, les enjeux politiques et géopolitiques sont proches de ceux de 2002-2003. Effectivement, la différence se niche plus dans les détails du type portables ou ordinateurs…

CHRISTOPHE BLAIN : En revanche, si QUAI D’ORSAY s’était déroulé en 1998, ça aurait été vraiment une autre époque, celle d’avant internet.

ANTONIN BAUDRY : Tu as raison : à l’époque où je travaillais au Quai d’Orsay, le ministre nous appelait sans cesse, à toute heure du jour et de la nuit. Aujourd’hui, ses appels seraient doublés par une dizaine de sms et, grâce à l’internet mobile, par une avalanche d’e-mails.

BERTRAND TAVERNIER : 2002-2003, c’était aussi une époque où les politiques étaient moins sous l’emprise de conseillers en communication nocifs. De toute façon, Taillard pense qu’il peut s’en passer : il considère être son meilleur communicant.

Bertrand Tavernier, sur QUAI D’ORSAY, pourquoi avez-vous eu envie de renouveler une large partie de vos collaborateurs de création ?

BERTRAND TAVERNIER : Ça faisait partie du défi. Comme je le disais tout à l’heure, je partais à l’exploration d’un monde que je ne connaissais pas et je ressentais l’envie d’en faire de même avec mes collaborateurs. J’aime avoir l’impression de refaire chaque fois un premier film, de ne pas être dans la routine, dans la répétition d’automatismes. Je mets tout en œuvre pour éviter, comme disait Brel, «de me réveiller un matin avec un gramme et demi d’habileté.» En l’occurrence, s’il y avait des éléments de comédie dans L.627, HOLY LOLA ou LAISSEZ-PASSER, QUAI D’ORSAY demeure ma première véritable comédie. C’est certes une comédie avec des éléments de réalité politique, de réflexion mais une comédie tout de même. Aborder un nouveau genre facilitait donc un renouvellement de mon équipe. La lumière audacieuse et inventive d’UNE NUIT de Philippe Lefèvre m’a révélé le talent du chef-opérateur Jérôme Alméras, que j’avais connu assistant caméra sur LA FILLE DE D’ARTAGNAN. Notre complicité a trouvé un équivalent dans celle qui m’a lié à mon nouveau monteur, Guy Lecorne, dont j’admirais le travail sur les films de Bruno Dumont et Guillaume Nicloux. Concernant la musique, j’ai partagé les tâches entre mon vieux complice Philippe Sarde et, pour les chansons rock, Bertrand Burgalat. Enfin, du quatuor de jeunes comédiens de LA PRINCESSE DE MONTPENSIER, mon idée était de continuer un bout de chemin avec Raphaël Personnaz qui, à mes yeux, était le Arthur Vlaminck idéal. J’avais adoré Anaïs Demoustier notamment dans D’AMOUR ET D’EAU FRAÎCHE, BELLE ÉPINE et je pensais qu’ils pouvaient former un jeune couple vrai et juste. D’autant que je voulais voir Anaïs dans un vrai rôle de comédie, où elle soit rapide, vive et sexy. QUAI D’ORSAY marque d’ailleurs ma première collaboration avec des tas d’autres comédiens : Niels Arestrup, Julie Gayet, Thierry Frémont, Thomas Chabrol… Sans oublier ceux que j’ai fait tourner plusieurs fois dans des petits rôles pittoresques ou forts comme Bruno Raffaelli (il jouait Maginot dans LA VIE ET RIEN D’AUTRE) à qui je voulais donner un vrai personnage, digne du talent qu’il déploie à la Comédie- Française dans Goldoni, Anouilh ou Edouard Bourdet.

Aviez-vous évoqué ensemble des noms de comédiens dès l’écriture ?

BERTRAND TAVERNIER : Oui, on a beaucoup parlé de comédiens à cette étape. À vrai dire, je craignais la réaction d’Antonin et Christophe sur l’idée de Niels Arestrup en Maupas ou Bruno Raffaelli en Cahut. Imperceptiblement, je sentais de petites appréhensions. Souvent, les scénaristes ont des craintes, ils se demandent si certains comédiens vont parvenir à trouver de nouvelles couleurs, à se dégager de ce qu’ils ont fait dans leurs précédents films.

CHRISTOPHE BLAIN : Oui, cette question du casting nous hantait. On partait sur des personnages très truculents, très forts : qui allait pouvoir les incarner ? C’est comme transposer la réalité par le dessin : il ne faut pas forcément que ce soit fidèle, il faut que ce soit une interprétation.

BERTRAND TAVERNIER : Dès les premières lectures avec les comédiens, j’ai demandé à Antonin et Christophe d’être présents. Ça m’a permis notamment de présenter Raphaël Personnaz à Antonin : j’avais devant moi les deux visages d’Arthur.

ANTONIN BAUDRY : Je me souviens de la rencontre avec Niels Arestrup, totalement grandiose. Bertrand et lui, c’étaient deux animaux sauvages, qui allaient s’apprivoiser mutuellement. Dans sa façon de phraser les mots, le personnage de Maupas possède une musicalité très singulière, portée par une petite voix perchée. L’inquiétude de Niels, c’était de devoir être dans la copie. Bertrand m’a d’ailleurs fait vivre un cauchemar, en me demandant d’imiter le vrai Maupas devant Arestrup. Niels m’a foudroyé d’un regard dur, très noir, effrayé à l’idée de devoir jouer avec cette voix et ce phrasé. Moi, je ne savais plus où me mettre mais je continuais bêtement mon imitation, en ayant l’impression que j’allais me faire stranguler d’une seconde à l’autre ! Evidemment, dès le premier jour du tournage, Bertrand a poussé Niels à trouver sa propre musique, qui soit forte, originale et conforme à l’énergie du film.

BERTRAND TAVERNIER : Niels m’a répété plusieurs fois : «Vous me demandez le contraire de ce qu’on me fait faire depuis trente ans. Pour moi, ça implique une énorme concentration.» Il devait être dans la couleur (l’intériorisation) la plus éloignée de sa nature profonde, qui le pousse à extérioriser les sentiments. Il a simplement visionné une vidéo du vrai Maupas, dont il a chopé un tic précis, celui de se caresser les mains.

ANTONIN BAUDRY : Mais il en est finalement très proche, à une nuance près : dans le Maupas de Niels, on sent le félin prêt à bondir sur son interlocuteur, une forme de sauvagerie rentrée, parfois même une perversité. Son regard fait comprendre qu’il a vécu beaucoup de choses, qu’il porte un passé. Le vrai Maupas et celui de la BD étaient dans l’empathie, celui du film est plus complexe, à la fois doux et étrangement menaçant.

Trouver l’acteur qui incarne Taillard de Worms a-t-il été aussi simple ? car là, on connaît le modèle, l’original, la matrice...

BERTRAND TAVERNIER : Le comédien qui me revenait constamment en tête, c’était Thierry Lhermitte. On se connaît depuis des années : je l’ai fait débuter dans QUE LA FÊTE COMMENCE !, avant de lui donner un petit rôle dans DES ENFANTS GÂTÉS. C’est un comédien qui m’a étonné chez Laurent Heynemann, Véra Belmont, dans plusieurs Guillaume Nicloux produits par Little Bear. Mais, depuis plusieurs années, il n’a pas toujours été utilisé dans la pleine mesure de ses capacités. Ça arrive souvent : chez certains comédiens, il existe un énorme potentiel non-exploité, par conformisme, manque d’audace ou paresse des décideurs. En confiant le rôle de Taillard de Worms à Thierry, je lui ai lancé un vrai défi, exactement de la même nature que le rôle de Bouvier l’éventreur à Michel Galabru dans LE JUGE ET L’ASSASSIN. (…)

Christophe et Antonin, êtes-vous souvent passés sur le tournage ?

CHRISTOPHE BLAIN : Oui, sept ou huit fois. La mise en abyme m’a fait un effet très étrange. La plus frappante, c’était ma rencontre avec Raphaël Personnaz : il était Antonin. Il avait parfaitement compris comment il s’habillait à l’époque, sa mentalité, sa réaction à l’univers parallèle du ministère. Il est même parvenu à reproduire sa façon de tenir sa clope. C’était une recomposition du personnage, née du Arthur de la BD et de la rencontre avec le vrai Antonin.

ANTONIN BAUDRY : Personnellement, ça a failli me rendre fou. Bertrand m’a demandé de faire une figuration, dans la séquence où Arthur est provisoirement installé à côté de la secrétaire de Maupas. Son bureau est dans le passage, il est sans cesse bousculé par des visiteurs. Je suis l’un deux. Sur le moment, je me suis demandé : «Qu’es-tu en train de faire ? Tu malmènes un mec qui est toi il y a dix ans !» (…)

Quel est votre point de vue à vous deux, Christophe et Antonin, devant le film terminé ?

ANTONIN BAUDRY : Moi, je ne l’ai pas encore vu mixé et étalonné mais le résultat m’a stupéfait. C’est étonnant de voir à quel point Bertrand est parvenu à percer le mystère d’un univers qu’il ne connaissait pas, à s’investir dans une aventure qui va au-delà de l’adaptation d’un livre. Son QUAI D’ORSAY raconte la manière dont des êtres humains sont pris dans des flux de forces, d’objectifs, de tension, d’idéal aussi. J’ajouterai le respect des personnages à l’écran. C’est très important pour moi : leurs modèles sont des gens que je connais, avec lesquels j’ai travaillé, que j’ai parfois beaucoup appréciés. Je n’aurais jamais pu collaborer avec Bertrand si j’avais senti chez lui de la moquerie, voire du mépris.

BERTRAND TAVERNIER : Il faut ressentir un amour pour ses personnages, pour leur drôlerie, et ne jamais chercher à ricaner à leurs dépens, à se montrer plus malin qu’eux. Par exemple, je voulais que Valérie Dumontheil (Julie Gayet) ne soit pas seulement la conseillère qui poignarde Arthur à la première réunion. Il fallait l’enrichir d’une dimension supplémentaire. Lors du déplacement en Afrique, son comportement est exemplaire : dans une voiture encerclée de manifestants, elle surmonte sa peur pour sortir du véhicule, très courageusement. Je suis aussi épaté par le conseiller Cahut. Derrière son côté ours mal léché, il exprime des analyses très pertinentes sur le Moyen-Orient, auxquelles s’ajoutent aussitôt son obsession pour les sandwiches !

Ce que vous dîtes résume bien la ligne du film : on est ni dans l’hagiographie, ni dans le pamphlet. Cette impression culmine dans la dernière séquence, celle du discours de Taillard de Worms à l’ONU : un sentiment de grandeur, aussitôt contrebalancé par une ultime réplique chargée de dérision...

ANTONIN BAUDRY : Ça correspond exactement à l’état d’esprit de ce que j’ai vécu début 2003, à l’époque de la crise irakienne. Le ministre vivait dans une exaltation permanente, il expliquait à tout le monde qu’il était en train de sauver la planète mais, en off, il prenait ses propres positions avec beaucoup de recul. Je l’entends encore nous asséner : «On a beau se casser le cul, on ne sera même pas dans les livres d’histoire. Ou alors sur une petite note en bas de page.»

BERTRAND TAVERNIER : En fait, Taillard ne réalise pas qu’il vient de faire un des plus grands discours de l’histoire de France de ces trente dernières années. Je dois féliciter l’obstination de la production : grâce à Frédéric Bourboulon et François Hamel, nous avons pu tourner dans la salle du Conseil de Sécurité. C’était très insolite : faire dire par un comédien ce discours au souffle fondateur dans l’endroit même où il a été prononcé, dix ans plus tôt.

CHRISTOPHE BLAIN : Finalement, QUAI D’ORSAY, c’est comme une chaîne : à ses deux extrémités, il y a des êtres de chair et d’os ; à son milieu, il y a une incarnation par le dessin. Tous les spectateurs qui ont vu le film le perçoivent comme un film positif, un véritable feel good movie. En s’appuyant sur notre travail, Bertrand a construit une œuvre à la première personne : les fils rouges avec certains de ses opus précédents ne manquent pas, dans la musique de Philippe Sarde, dans le côté chronique, dans la représentation du travail. En même temps, on y trouve des tonalités qu’il n’a jamais abordées : la farce, le burlesque, l’absurde. QUAI D’ORSAY le film ne me rend pas content, il me rend heureux, ce qui est encore mieux. Il fait rire, sourire et réfléchir. À mon sens, il y a dans cet équilibre une sorte d’idéal, une conception rêvée du cinéma.

Propos recueillis par Stéphane Lerouge


  • Sortie : 6 novembre 2013
Date de la publication électronique :04 novembre 2013
Sources :

Matériel publicitaire de la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé